Gaston
Paris,
dans Le Petit Poucet et la Grande Ourse , paru en 1875,
cite une version russe de ce conte rapporté par Afanassiev
dans Russkija d ietskija skazki :
Il y avait une fois un vieux et une vieille. Un
jour la vieille était en train de hacher des choux quand
elle fit un faux mouvement et se laissa retomber la hache
sur le petit doigt , si bien qu'elle se le détacha
de la main. Elle le prit et le jeta dans le tas d'ordures derrière
le poêle. Voilà qu'elle entendit une voix humaine
qui partait de derrière le poêle et qui disait :
"Maman, retire-moi d'ici !" La vieille, toute saisie, fit le signe
de la croix et demanda : "Qui es-tu ?" - "Je suis ton fils, né
de ton petit doigt." La vieille le prit et le regarda : ah ! qu'il
était petit, tout petit, tout petit, on le voyait à
peine par terre : elle l'appela Petit Poucet. " Et papa,
où est-il ?" demanda Petit Poucet. "Il est allé
aux champs. - Je vais aller le rejoindre ; je l'aiderai. - Va,
petiot."
Il arriva au champ où son père
labourait : "Dieu te garde, petit père !" Le vieux regarda
tout autour de lui : "Voilà un prodige ! J'entends une
voix humaine, et je ne vois personne. Qui est-ce qui me parle
? - Moi, ton fils. - Je n'ai jamais eu d'enfant. - Je ne suis
au monde que de ce matin : maman hachait des choux pour faire
un pâté, elle s'est coupé le petit doigt de
la main, elle l'a jeté derrière le poêle,
et voilà : Petit Poucet était né. Je suis
venu te rejoindre et t'aider à labourer la terre. Va, petit
père, assieds-toi, mange ce que Dieu t'a donné,
et repose-toi un peu." Le vieux fut enchanté, et il s'assit
pour dîner : quant à Petit Poucet, il se glissa dans
l'oreille du cheval et se mit à labourer ; mais
d'abord il dit à son père : "si quelqu'un veut
m'acheter, vends-moi, et n'aie pas peur, je ne serai pas perdu
: je reviendrai bien à la maison." Voilà que par
là passe un seigneur, il regarde et il s'émerveille
: le cheval va, la charrue laboure, et d'homme point. "Ma foi,
dit-il, c'est une chose qu'on n'a jamais vue, et qu'on n'a jamais
entendu dire, qu'un cheval laboure tout seul pour lui. - Est-ce
que tu es aveugle ?" dit le vieux ; "c'est mon fils qui laboure.
- Vends-le moi. - Non, je ne le vends pas ; la vieille et moi,
nous n'avons pas d'autre joie, d'autre consolation que lui. -
Vends-le moi, bonhomme, je t'en prie. - Eh bien ! donne mille
roubles, il est à toi. - Comme c'est cher ! - Tu vois bien
ce qu'il sait faire : il est petit, mais courageux ; il a bon
pied bon oeil, et fait bien les commissions. " Le seigneur compta
les mille roubles, prit le petit, le mit dans sa poche
et s'en alla chez lui. Mais en route, Petit Poucet fit caca
dans sa poche, s'échappa par un trou et s'en alla.
Il marcha, marcha, et bientôt, voyant
s'approcher la nuit il s'abrita sous un brin d'herbe, se coucha
et se disposa à dormir. Par là passèrent
trois voleurs : '"Bonjour, mes garçons !" dit Petit Poucet.
" Bonjour ! - Où allez-vous ? - Chez le pope. - Quoi faire
? - Voler ses boeufs. - Prenez-moi avec vous. - A quoi nous seras-tu
bon ? il nous faut des gaillards solides, qui ne donnent pas un
coup sans briser des os. - Je vous serai très utile : je
me glisserai sous la planche qui ferme le bas de la porte et je
vous ouvrirai la porte. - C'est une idée : viens avec nous."
Ils s'en allèrent tous les quatre chez le riche pope :
Petit Poucet se glissa sous la porte, l'ouvrit, et dit : "Vous,
frères, restez là dans la cour, moi j'entrerai dans
l'étable, je choisirai le plus beau boeuf et je vous l'amènerai.
- Très bien ! " Il entra dans l'étable, et se mit
à crier de toute sa force : "Quel boeuf faut-il prendre,
le fauve ou le noir ? - Ne fais pas de bruit," dirent les voleurs
; "prends celui dont le pied te tombera sous la main." Petit Poucet
leur amena le plus beau de tous les boeufs ; les voleurs l'emmenèrent
dans la forêt, le tuèrent, enlevèrent la peau
et se mirent à partager la viande : "Moi, frères,"
dit Poucet, "je prends les boyaux : c'est tout ce que je
demande." Il prit les boyaux et s'en alla se coucher dedans pour
dormir, afin de trouver la nuit moins longue. Quant aux voleurs,
ils se partagèrent la viande et rentrèrent chez
eux.
Un loup vint à passer par là,
il avait grand'faim : il avala les boyaux et le petit avec
: Poucet se trouva tout à coup dans le grand ventre
tout vivant, mais il s'en faisait peu de souci. Mal prit au gris
(c'est-à-dire au loup) de sa gloutonnerie ! S'il voyait
un troupeau dont le berger dormait pendant que les moutons paissaient
tranquillement, il s'approchait et prenait un mouton, mais Petit
Poucet se mettait à crier à pleine gorge : "Berger,
berger, âme des moutons ( locution consacrée), tu
dors, et le loup emporte un mouton !" Le berger s'éveillait,
se jetait sur le loup à coups de bâton et lançait
sur lui ses chiens, et les chiens de le déchirer, que les
flocons en volaient ! à peine s'il se sauvait vivant. Ainsi
le loup jeûnait toujours et il allait mourir de faim. "Sors,"
dit-il à Poucet. "Porte-moi chez mon père, chez
ma mère et je sortirai," répondit Petit Poucet.
Le loup arriva au hameau , entra tout droit dans la maison du
vieux : aussitôt Petit Poucet sortit du grand ventre par
derrière, s'assit sur la queue du loup et se mit à
crier : "Battez le loup, battez le gris ! " Le vieux prit un bâton,
la vieille un autre, et ils se mirent à battre le loup,
et quand il fut mort, ils prirent la peau pour faire une
touloupe à leur fils. Et ils se mirent à
vivre ensemble, et ils vécurent longtemps heureux.
- Autre version - japonaise cette fois - du
conte, Le Fils de la pêche (Momotarô), dans
M. Coyaud, 180 contes populaires du Japon, Maisonneuve
et Larose, 1975 :

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Jadis, quelque part, un vieux, une vieille. Un
jour d'été, la vieille va à la rivière
laver avec sa cuvette. Elle voit une grosse pêche
amenée par le courant, l'attrape, la rapporte à
la maison. Le vieux se prépare à la couper avec
le couteau de cuisine, quand la pêche se sépare
en deux, un beau bébé en sort. Ils le nomment Momotarô
"Fils de la pêche", lui donnent une éducation soignée.
Il devient un joli garçon malin et fort, veut partir en
expédition contre les ogres. Sa mère lui prépare
des pâtés au millet (kibi dango) ; il les emporte
à son côté gauche ; au côté droit,
un sabre. En route, rencontre un chien : "Momotarô,
donne-moi des pâtés". Il lui en donne. Le chien dit
"Je serai ton vassal". La scène se répète
successivement avec un singe et un faisan. Ils prennent place
dans un bateau pour aller jusqu'à l'île
des ogres. Le faisan est juché sur le mât,
le singe est au gouvernail. Ils arrivent sur l'île.
Les portes de fer du château des ogres sont fermées.
La faisan vole par-dessus la muraille et les ouvre de l'intérieur.
Ogres noirs, rouges, blancs sont battus par Momotarô et
ses vassaux, qui retournent au village chargés de
trésors.

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Au-delà
de leur divergence de détails, les deux textes présentent
une même structure de base articulée sur trois
motifs-clés :
- naissance
merveilleuse du héros
- épreuve
qualifiante fondée sur la ruse
- acquisition
d’un pouvoir (souveraineté) ou d’une vie
heureuse.
Ces
trois motifs reliés entre eux forment une structure de nature
anthropologique. Ils sont superposables à de nombreux récits
d’enfances héroïques (cf. Otto Rank, Le Mythe
de la naissance du héros, suivi de La Légende
de Lohengrin, Payot, 1983 ; Carl-Gustav Jung, Charles Kerényi,
Introduction à l’essence de la mythologie : l’enfant
divin, la jeune fille divine, Payot, 1993 ; Philippe Walter,
Perceval, le pêcheur et le Graal, Ed. Imago, 2004).
En
suivant donc les traces de nos Poucets dans ce jeu de piste qu’est
l’imaginaire, à l’aide des petits cailloux
symboliques (mythèmes) parsemés dans les deux contes,
on arrive à la conclusion que ces deux textes issus d’aires
culturelles différentes, offrent un aperçu sur l’étendue
du champ de l’imaginaire, soit l’ensemble des représentations
indirectes de la réalité dont dispose la conscience,
niveaux d’images renvoyant à un au-delà du
réel figuré : mythes, rêves, symboles et archétypes.
Ainsi
découvre-t-on le thème de l’enfant mythique
à la naissance magique, asexuée (parthénogénèse
ou clonage dans le conte russe, reproduction végétale
à partir d’un fruit d’immortalité dans
le conte japonais) qui entreprend une descente initiatique aux
Enfers (regressus ad uterum du Poucet enfoui dans le labyrinthe
serpentiforme des entrailles du bœuf, comme prémices
de l’avalage dans la gueule du loup-Léviathan) ou
un voyage dans l’au-delà – l’île
des ogres - sur la barque japonaise de quelque invisible Charon,
en compagnie d’un chien (loup euphémisé),
avec un singe au gouvernail comme doublet du héros et un
faisan-Phénix en vigie, oiseau solaire que l’on retrouve
à la proue de nombreuses barques sacrées. C’est
alors à la fois dans la version russe une nouvelle naissance
métaphorique de Poucet comme défécation du
loup (déjections synonymes de richesses) qui le fait «
sortir du grand ventre par derrière » - et un retour
heureux au bercail, dont la félicité est assurée
dans la version japonaise par la redondance des richesses rapportées.
Ainsi
à partir du noyau mythique d’un texte écrit
ou oral, c’est tout un continent imaginaire que l’on
peut explorer plus en profondeur, grâce à l’approche
théorique suivante.
Approche
théorique : textes fondateurs (extraits)
Gilbert
DURAND, Les Structures anthropologiques de l'imaginaire : introduction
à l'archétypologie générale, PUF,
1963 (Introduction et conclusion, passim)
-
"... l'image - aussi dégradée qu'on puisse la
concevoir - est en elle-même porteuse d'un sens qui n'a
pas à être recherché en dehors de la signification
imaginaire. C'est finalement le sens figuré qui seul
est significatif, le soi-disant sens propre n'étant qu'un
cas particulier et mesquin du vaste courant sémantique
qui draine les étymologies. (p. 19)
- (...) toute pensée
repose sur des images générales, les archétypes,
"schémas ou potentialités fonctionnelles" qui
"façonnent inconsciemment la pensée"... l'imagination
est dynamisme organisateur, et ce dynamisme organisateur est
facteur d'homogénéité dans la représentation...
(p. 20)
- le jaillissement luxuriant
des images, même dans les cas les plus confusionnels,
est toujours enchaîné par une logique, fût-elle
une logique appauvrie, une logique de "quatre sous".
On peut dire que le symbole n'est pas du domaine de la sémiologie,
mais du ressort d'une sémantique spéciale, c'est-à-dire
qu'il possède plus qu'un sens artificiellement donné,
mais détient un essentiel et spontané pouvoir
de retentissement. (p. 21)
La première conséquence
importante de cette définition du symbole,
c'est l'antériorité tant chronologique qu'ontologique
du symbolisme sur toute signifiance audio-visuelle (...) Le
plan primitif de l'expression, dont le symbole imaginaire est
la face psychologique, c'est le lien affectivo-représentatif...
plan où se situe - comme le confirme la psychologie génétique
- le langage de l'enfant (...), plan du symbole même,
qui assure une certaine universalité dans les intentions
du langage d'une espèce donnée, et qui place la
structuration symbolique à la racine de toute pensée.
(p. 21)
- ... il faut nous placer
délibérément dans ce que nous appellerons
le trajet anthropologique, c'est-à-dire l'incessant échange
qui existe au niveau de l'imaginaire entre les pulsions subjectives
et assimilatrices et les intimations objectives émanant
du milieu cosmique et socal... nous postulerons une fois pour
toutes qu'il y a genèse réciproque qui oscille
du geste pulsionnel à l'environnement matériel
et social, et vice versa... Finalement l'imaginaire n'est rien
d'autre que ce trajet dans lequel la représentation de
l'objet se laisse assimiler et modeler par les impératifs
pulsionnels du sujet, et dans lequel réciproquement,
comme l'a magistralement montré Piaget, les représentations
subjectives s'expliquent "par les accomodations antérieures
du sujet" au milieu objectif. (p. 31)
- On peut dire, en paraphrasant
l'équation de Lewin, que le symbole est toujours le produit
des impératifs bio-psychiques par les intimations du
milieu. (p. 32)
- Pour délimiter
les grands axes de ces trajets anthropologiques que constituent
les symboles, nous sommes amené à utiliser la
méthode toute pragmatique et toute relativiste de convergence
qui tend à repérer de vastes constellations d'images,
constellations à peu près constantes et qui semblent
structurées par un certain isomorphisme des symboles
convergents. (p. 33)
- ... prenons comme hypothèse
de travail qu' il existe une étroite concomitance entre
les gestes du corps, les centres nerveux et les représentations
symboliques. (p. 43)
- Bien loin que ce soit
une censure et un refoulement qui motive l'image et donne sa
vigueur au symbole, il semble au contraire que ce soit un accord
entre les pulsions réflexes du sujet et son milieu qui
enracine d'une façon si impérative les grandes
images dans la représentation et les leste d'un bonheur
suffisant pour les perpétuer. (p. 44)
- ... chaque geste appelle
à la fois une matière et une technique, suscite
un matériau imaginaire, et sinon un outil, du moins un
ustensile. C'est ainsi que le premier geste, la dominante posturale,
exige des matières lumineuses, visuelles et les techniques
de séparation, de purification dont les armes, les flèches,
les glaives sont les fréquents symboles. Le second geste,
lié à la descente digestive, appelle les matières
de la profondeur : l'eau ou la terre caverneuse, suscite les
ustensiles contenants, les coupes et les coffres, et incline
aux rêveries techniques du breuvage ou de l'aliment. Enfin
les gestes rythmiques, dont la sexualité est le modèle
naturel accompli, se projettent sur les rythmes saisonniers
et leur cortège astral en annexant tous les substituts
techniques du cycle : la roue comme le rouet, la baratte comme
le briquet, et finalement surdéterminent tout frottement
technologique par la rythmique sexuelle. (p. 46)
- ... nous sommes parti
d'une conception qui postule le sémantisme des images,
le fait qu'elles ne sont pas des signes, mais contiennent matériellement
en quelque sorte leur sens. (p. 50)
-
... nous demandons modestement que l'on sache faire la part
de la cigale à côté du fragile triomphe
de la fourmi. Car la véritable liberté et la dignité
ontologique des personnes ne reposent que sur cette spontanéité
spirituelle et cette expression créatrice qui constitue
le champ de l'imaginaire. Elle est tolérance de tous
les régimes de l'esprit, sachant bien que le faisceau
de ces régimes n'est pas de trop à cet honneur
poétique de l'homme qui consiste à faire échec
au néant du temps et de la mort. (p. 464)
- Et c'est bien l'imaginaire
qui apparaît comme le recours suprême de la conscience,
comme le coeur vivant de l'âme dont les diastoles et les
systoles constituent l'authenticité du cogito. Ce qui
soustrait le "je pense" à l'insignifiance de l'épiphénomène
ou au désespoir de la néantisation n'est pas autre
chose que ce "pour soi" euphémisant révélé
par l'étude de l'imaginaire, et contre lequel aucune
objectivité aliénante et mortelle ne peut finalement
prévaloir. (p. 467)
- Ce qui leste d'un poids
ontologique le vide sémiologique des phénomènes,
ce qui vivifie la représentation et l'assoiffe d'accomplissement,
c'est ce qui a toujours fait penser que l'imagination était
la faculté du possible, la puissance de contingence du
futur (...) non seulement on vit et l'on meurt pour des idées,
mais la mort des hommes est absoute par des images (...) Que
seraient les Argonautes sans la lyre d'Orphée ? Qui donnerait
la cadence aux rameurs ? Y aurait-il même une Toison d'Or
? (p. 467-468)
Archétype
:
- Les archétypes constituent les substantifications des
schèmes... "le stade préliminaire, la zone matricielle
de l'idée". Bien loin de primer l'image, l'idée
ne serait que l'engagement pragmatique de l'archétype imaginaire,
dans un contexte historique et épistémologique donné...
Ce qui serait donc donné "ante rem" dans l'idée
ce serait son moule affectivo-représentatif, son motif
archétypal ; c'est ce qui explique également que
les rationalismes et les démarches pragmatiques des sciences
ne se débarassent jamais complètement du halo imaginaire,
et que tout rationalisme, tout système de raisons porte
en lui ses fantasmes propres. (p. 52-53, op.cit.)
- ... il y a une grande stabilité des archétypes.
C'est ainsi qu'aux schèmes de l'ascension correspondent
immuablement les archétypes du sommet, du chef, du luminaire,
tandis que les schèmes diaïrétiques se substantifient
en constantes archétypales telles que le glaive, le rituel
baptismal, etc..., le schème de la descente donnera l'archétype
du creux, de la nuit, du "Gulliver", etc... et le schème
du blottissement provoquera tous les archétypes du giron
et de l'intimité. Ce qui différencie précisément
l'archétype du simple symbole, c'est généralement
son manque d'ambivalence, son universalité constante et
son adéquation au schème : la roue, par exemple,
est le grand archétype du schème cyclique, car on
ne voit pas quelle autre signification imaginaire on pourrait
lui donner, tandis que le serpent n'est que le symbole du cycle,
symbole fort polyvalent comme nous le verrons.
C'est qu'en effet les archétypes se lient à des
images très différenciées par les cultures
et dans lesquelles plusieurs schèmes viennent s'imbriquer.
On se trouve alors en présence du symbole au sens strict,
symboles qui revêtent d'autant plus d'importance qu'ils
sont riches de sens différents. (Gilbert DURAND, Les
Structures anthropologiques de l'imaginaire : introduction à
l'archétypologie générale, PUF, 1963,
p. 53-54, )
Mythe (du grec muthos : ce qui est raconté) :
- " Longtemps minimisé
comme un "récit fabuleux, d'origine populaire et non réfléchie"....
le mythe apparaît comme un récit (discours mythique)
mettant en scène des personnages, des situations, des décors
généralement non naturels, (divins, utopiques, surréels,
etc), segmentables en séquences ou plus petites unités
sémantiques (mythèmes) dans lesquels s'investit
obligatoirement une croyance - contrairement à la fable
ou au conte - (dite "prégnance symbolique" par E. Cassirer)
. Ce récit met en oeuvre une logique qui échappe
aux principes classiques de la logique de l'identité. Par
là le mythe se manifeste bien comme "métalangage"
(Cl. Lévi-Strauss), langage "pré-sémiotique"
où la gestuelle du rite, de la magie vient relayer la grammaire
et le lexique des langues naturelles. Le mythe apparaît
donc comme discours ultime (dernier ou premier, peu importe) où
se constitue - loin du Principe du tiers exclu - la tension antagoniste
fondamentale à tout "développement" du sens(...)
[Par exemple] "le mythe qui fonde la pensée civisationnelle
de la Grèce, c'est le récit de l'antagonisme entre
les forces apolliniennes et les forces dyonisiaques."
(Gilbert
DURAND, "A propos du vocabulaire de l'imaginaire..." in Recherches
et Travaux, n° 15, 1975?)
- "Nous entendrons par mythe un système dynamique de
symboles, d'archétypes et de schèmes, système
dynamique qui, sous l'impulsion d'un schème, tend à
se composer en récit. Le mythe est déjà
une esquisse de rationalisation puisqu'il utilise le fil du
discours, dans lequel les symboles se résolvent en
mots et les archétypes en idées. Le mythe explicite
un schème ou un groupe de schèmes. De même
que l'archétype promouvait l'idée et que le
symbole engendrait le nom, on peut dire que le mythe promeut
la doctrine religieuse, le système philosophique ou
(...) le récit historique et légendaire. "
(Gilbert
DURAND, Les Structures anthropologiques de l'imaginaire
: introduction à l'archétypologie
générale, PUF, 1963, p. 54)
Mythanalyse
...
méthode d'analyse scientifique des mythes afin
d'en tirer le sens psychologique ... ou sociologique ...
Mythanalyse psychologique d'abord, qui dans le sillage de
l'oeuvre de Jung, et dépassant la réduction
symbolique simplificatrice de Freud, repose sur l'affirmation
du polythéisme ... des pulsions de la psyché.
[Dans] par exemple l'archétype d'Anima, la mythanalyse
va discerner bien des types d'anima selon les typologies
de la mythologie antique : Vénus, Déméter,
Junon, Diane, etc...
La mythanalyse sociologique ... tente de cerner les grands
mythes directeurs des moments historiques et des types de
groupes et de relations sociales. Elle est bien une "mythanalyse"
puisque très souvent les instances mythiques sont
latentes et diffuses dans une société, et
que, même lorsqu'elles sont "patentes", le choix de
tel ou tel mythe explicite échappe à la conscience
claire, fût-elle collective ... L'une et l'autre mythanalyse
ne diffèrent donc que par leur champ d'application
pratique... Aussi utilisent-elles la même méthode
de base pour traiter le mythe.
-
... dans un premier temps à partir d'un "mythe idéal"
constitué par la synthèse de toutes les leçons
mythémiques réunies sous une appellation propre,
... on obtient donc... :
a) la collection des mythèmes "nucléaires"
constitutifs d'un mythe et dont l'effritement signifie la
transformation et à la limite l'épuisement
d'un mythe
b) la chronologie de ces transformations.
En superposant des analyses de mythes complets de ce type
(mythe M, mythe P, mythe Z...) dans une chronologie commune,
on peut mettre en évidence :
c) la superposition, les remplacements, en un mot les "compensations"
d'un mythe par l'autre.
(...) il est très important qu'à une époque
donnée (par ex. 1805-1809) - et la probabilité
augmente lorsque la période considérée
est plus longue - il y ait un seul mythe dominant. L'on obtient
la plupart du temps un système de mythes "compensés"
(cf. Nietzsche) de deux ou plusieurs mythes.
L'on observe alors deux processus possibles de transformation
(R. Bastide) l'une induite par le mythème patent, l'autre
par le mythème latent. Cette différenciation
permet d'introduire un nouveau paramètre dans le consensus
mythémique. L'on peut arriver alors à doter
chaque mythème d'un emblème substantif ou épithétique
patent et d'une intention "pratique" ou "dramatique" (verbale)
généralement plus latente ... et mettre en évidence
les modalités de transformation ("usure") d'un mythe
: soit par inflation du "latent", soit par inflation du "patent".
(Gilbert DURAND, "A propos du vocabulaire de l'imaginaire..."
in Recherches et Travaux, n°15,
1975?, p.5-9)
Mythocritique
...
méthode de critique littéraire ou artistique
qui centre le processus compréhensif sur le récit
mythique inhérent à la signification de tout
récit... Structures, histoire ou milieu socio-historique,
tout comme appareil psychique, sont indissociables et fondent
l'ensemble compréhensif ou significatif de l'oeuvre
d'art et spécialement du "récit" littéraire.
Chaque séquence lue constitue un "mythème"
- et son décor mythique... - et les "mythèmes"
en nombre très limité ... s'articulent selon
certains grands mythes qui présentent une certaine
constance à une époque et en une culture déterminée...
ou tout au moins au cours d'une génération
culturelle... La "mythocritique" va donc d'emblée
chercher l'être même de l'oeuvre dans la confrontation
de l'univers mythique qui forme le "goût" ou la compréhension
du lecteur, et l'univers mythique qui émerge de la
lecture de telle oeuvre déterminée...
Méthodologiquement l'approche de l'oeuvre peut se
faire en trois temps qui décomposent les strates
mythémiques :
1° / D'abord par un relevé des "thèmes",
voire des motifs redondants, sinon "obsédants" (Ch.
Mauron, P. Sorokin), qui constituent les synchronicités
mythiques de l'oeuvre.
2° / Ensuite l'on peut examiner dans le même esprit
les situations et les combinatoires de situation des personnages
et des décors (E. Souriau, G. Bachelard, G. Durand)
3° / Enfin l'on peut, en utilisant un type de traitement
"à l'américaine" tel celui que fait subir
Lévi-Strauss au mythe d'Oedipe, repérer les
leçons différentes du mythe (diachronicité)
et les corrélations de telle leçon d'un mythe
avec tels autres mythes d'une époque ou d'un espace
culturel bien déterminés.
Par le double effet de cette approche mythocritique de l'oeuvre
d'une part et de l'autre par la confrontation avec le "moment
mythique" de la lecture et de la situation du lecteur présent,
l'on obtient des conclusions intéressantes soit par
la constitution d'un Atlas délimité des mythèmes
et des situations mythiques ou mythologiques, soit quant
aux structures profondes de l'oeuvre et aux rapports de
goûts qui peuvent exister entre tel moment de lecture
et tel moment d'écriture (ou première lecture).
Par exemple l'on s'aperçoit que le nombre limité
de mythes possibles - tels que les définissent d'ailleurs
les différents mythologues des grandes civilisations
: grecque, latine, amérindiennes, égyptienne,
indoue, africaines, polynésiennes, sino-thibétaines,
ouralo-altaïques, etc... - exige des réinvestissements
mythiques constants et répétés au
cours de l'histoire d'une même culture, et explique
les différentes "renaissances" ou redécouvertes.
L'on s'aperçoit également que les genres littéraires
et artistiques, les styles, les modes, les idiotismes répondent
aussi à ces phénomènes de concentration
et de résurgence mythologiques.
(...) La mythocritique met en évidence, chez un auteur,
dans une oeuvre d'une époque et d'un milieu donnés
les mythes directeurs et leurs transformations significatives.
Elle permet de montrer comment tel trait de caractère
personnel de l'auteur contribue à la transformation
de la mythologie en place, ou au contraire accentue tel
ou tel mythe directeur en place. Elle montre également
- et cela en opposition avec un culturalisme trop simplificateur
- que chaque moment culturel a une certaine épaisseur
mythique où se combinent et s'affrontent (comme Nietzsche
l'avait génialement pressenti pour la Tragédie
grecque) des mythes différents. (Gilbert DURAND,
"A propos du vocabulaire de l'imaginaire..."
in Recherches et Travaux, n°15, 1975?, p.5-9)
Mythème
Au
coeur du mythe comme de la mythocritique, se situe donc
le "mythème" (c'est-à-dire la plus petite
unité de discours mythiquement significative) ; cet
"atome" mythique est de nature structurale (...) et son
contenu peut être indifféremment un "motif",
un "thème", un "décor mythique" (...), un
"emblème", une "situation dramatique" (...). En d'autres
termes dans le mythème, le "verbal" domine la substantivité
(...) un mythème peut se manifester et sémantiquement
agir de deux façons différentes, une façon
"patente" et une façon "latente" :
- de manière patente par la répétition
explicite de son ou de ses contenus (situations, personnages,
emblèmes, etc...) homologues,
-
de manière latente par la répétition
de son schéma intentionnel implicite.
(...)
La redondance patente des contenus mythémiques tend
au stéréotype identificateur, à la
"figuration" exagérée et à la dénomination
par le nom propre (ou à un moindre degré par
le nom commun, le lieu, l'emblème) ; la transformation
(à la limite l'inversion totale, voire la perte de
sens mythique) se fait alors par minimisation de l'intention
morale ou dramatique... Le mythème patent, l'image
stéréotypée et en surface, survalorise
alors le descriptif au détriment du sens. Le mythe
s'aplatit en une pure référence stéréotypée
insérée comme épithète dans
la description du récit.
Au contraire lorsqu'il y a redondance du schème mythémique
latent, le récit tend à l'apologue, à
la parabole comme dans les Fables de La Fontaine, les Contes
de Voltaire, les Soties de Gide.
(...) Les transformations, c'est-à-dire "l'usure"
du mythe, que met en évidence l'analyse mythocritique
proviennent donc soit de l'évaporation de l'esprit
(ethos) du mythe au profit de l'appareil descriptif allégorique,
soit au contraire de l'usure de la lettre, du nom mythique,
au profit d'intentions nouvelles et généralement
refoulées par le milieu et le moment. (Gilbert DURAND,
"A propos du vocabulaire de l'imaginaire..."
in Recherches et Travaux, n°15, 1975?, p.5-9)
Schème
Le
schème est une généralisation dynamique
et affective de l'image, ... Il fait la jonction ... entre
les gestes inconscients de la sensori-motricité, entre
les dominantes réflexes et les représentations.
Ce sont ces schèmes qui forment le squelette dynamique,
le canevas fonctionnel de l'imagination... ainsi, au geste
postural correspondent deux schèmes : celui de la verticalisation
ascendante et celui de la division tant visuelle que manuelle,
au geste de l'avalage correspond le schème de la descente
et celui du blottissement dans l'intimité. (Les
Structures anthropologiques de l'imaginaire : introduction
à l'archétypologie générale, PUF,
1963, p. 51-52)
Structure
Enfin cet isomorphisme des schèmes, des archétypes
et des symboles au sein de systèmes mythiques ou
de constellations statiques nous amènera à
constater l'existence de certains protocoles normatifs des
représentations imaginaires, bien définis
et relativement stables, groupés autour des schèmes
originels et que nous appellerons structures. (...) La forme
se définit comme un certain arrêt, une certaine
fidélité, un certain statisme. La structure
implique par contre un certain dynamisme transformateur.
(...) une forme transformable, jouant le rôle de protocole
motivateur pour tout un groupement d'images, et susceptible
elle-même de groupement en une structure plus générale
que nous nommerons Régime.
Ces régimes n'étant pas des groupements rigides
de formes immuables, nous nous poserons enfin la question
de savoir s'ils sont eux-mêmes motivés par
l'ensemble des traits caractérologiques ou typologiques
de l'individu, ou encore quel est le rapport qui lie leurs
transformations aux pressions historiques et sociales (Les
Structures anthropologiques de l'imaginaire : introduction
à l'archétypologie générale,
PUF, 1963, p. 55).
Symbole
Tandis que l'archétype est sur la voie de l'idée
et de la substantification, le symbole est simplement sur
la voie du substantif, du nom, et même quelquefois
du nom propre : pour un Grec le symbole de la Beauté
c'est le Doryphore de Polyclète. De cet engagement
concret, de ce rapprochement sémiologique, le symbole
hérite une extrême fragilité.Tandis
que le schème ascensionnel et l'archétype
du ciel restent immuables, le symbole qui les démarque
se transforme d'échelle en flèche volante,
en avion supersonique ou en champion de saut. On peut dire
même qu'en perdant de sa polyvalence, en se dépouillant,
le symbole tend à devenir un simple signe, tend à
émigrer du sémantisme au sémiologisme
: l'archétype de la roue donne le symbolisme de la
crois qui lui-même devient le simple signe de la croix
tel qu'il est utilisé dans l'addition ou la multiplication,
simple signe ou simple algorithme perdu parmi les signes
arbitraires des alphabets. (Les Structures anthropologiques
de l'imaginaire : introduction à l'archétypologie
générale, PUF, 1963, p. 54)
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