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Les aventures de l'éternel féminin
ou quelques parcours dans les représentations publicitaires
de la femme »
(in IRIS, n° 1, 1986, p. 5 - 27)
Traduction portugaise de Marie-Eve
LETIZIA (format
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"L'homme peut-il écrire sur la
femme, sur son propre contraire ? Peut-il, veux-je dire, écrire
à son propre sujet quelque chose d'exact où n'intervienne
ni programme sexuel, ni ressentiment, ni illusion, ni théorie
? Je ne vois guère qui pourrait s'attribuer une telle supériorité
car la femme est toujours là où se trouve l'ombre,
aussi la confond-il trop facilement avec cette dernière,
et, quand il veut réparer cette méprise, il surestime
la femme et en fait le réceptacle de tous ses mirages"
(1).
Nous prendrons garde, dans cette étude sur l'image de la
femme, d'oublier cet avertissement de C.G. JUNG, confessant, en
tant qu'homme, que l'âme féminine, comme on dit,
reste un mystère que nous sommes loin d'avoir mis à
jour.
Cependant les annonces publicitaires insérées dans
les journaux féminins permettent de repérer un certain
nombre d'images sociales offertes comme modèles et comme
reflets à leurs lectrices. Parce qu'elle fabrique des images
techniquement faites pour réveiller le désir, la
publicité, en objectivant les formes efficaces, constitue
sans doute le meilleur observatoire de l'imaginaire social et
de son évolution, même dans un domaine aussi périlleux,
c'est-à-dire aussi favorable aux projections de "celui"
qui se propose de les interpréter.
Une autre difficulté d'aborder un sujet aussi ambitieux
que l'image de la femme réside dans la multiplicité
des tendances qui font éclater cette représentation.
Cette multiplicité d'images s'explique d'abord par le très
grand usage que la publicité fait de la représentation
féminine (2), les femmes plus que les hommes décidant
des achats de consommation courante, non seulement pour les produits
ménagers ou spécifiquement féminins, mais
aussi pour un certain nombre de produits d'usage masculin (sous-vêtement,
toilette, etc ... ).
D'autre part, dans une société complexe et pluraliste
comme la notre, partagée en de nombreuses classes sociales,
et où, au sein d'une même strate sociale, peuvent
se manifester des styles de vie différents, il est compréhensible
que la représentation de la femme se réfracte en
nombreuses images, révélant par là les tensions
des valeurs qui animent le monde moderne. Ce fractionnement de
l'image de la femme est largement révélé
par l'art publicitaire, qui ne se contente plus d'argumenter sur
les thèmes consensuels, mais cherche de plus en plus à
repérer les tendances émergeantes, même très
minoritaires, pour mieux atteindre une cible particulière,
et pour accrocher les "campagnes" à ce qui fait
irruption dans certains secteurs de notre société.
Surtout enfin, comme nous allons l'étudier, la diversité
des images manifeste les contradictions et les ambivalences des
différents niveaux de la psyché de chacun d'entre
nous lorsque se pose un thème aussi fondamental que celui
de la féminité. La fonction du chercheur est de
chercher les principes unificateurs qui sous-tendent cette multiplicité
de formes, au risque d'être partiel et partial, d'autant
plus partial que, nous le confessons encore une fois, l'objet
de cette recherche ne nous est pas indifférent et continue
d'exercer sur nous son pouvoir de fascination.
I A - Sur le front de la lutte
des sexes
Dans les années cinquante, les annonces publicitaires qui
évoquaient l'image d'une tranquille hiérarchie familiale
étaient abondantes : le Père occupait le haut de
l'image, la place de la mère/épouse se situait en
dessous, entre la sienne et celle de l'enfant, qui lui-même
dominait le chien couché à leurs pieds.
Cette représentation de la famille s'est considérablement
raréfiée. On retrouvera quelques discrets exemples
de hiérarchisation des positions spatiales quand il s'agit
de valoriser le prescripteur masculin d'un cadeau offert à
l'utilisatrice féminine (bijoux...). On peut également
relever des annonces qui continuent à valoriser la spécificité
féminine (cigarette KIM, "trop raffinée pour
une main d'homme"), car le féminisme est ambigu et
peut tour à tour jouer sur les deux tableaux : le refus
de toute discrimination et l'affirmation du droit à la
différence.
Mais c'est dans la transgression de la syntaxe des rôles
sexuels que se manifestent le plus visiblement les conséquences
de l'effervescence féministe de ces quinze dernières
années sur la mise en scène publicitaire. Cette
inversion des attributs de chaque sexe apparaît bien sûr
dans l'ordre vestimentaire : la femme "à la page"
s'habille en pantalon, en veste, en gabardine, en cravate, éventuellement
se coiffe d'un feutre mou.
La parenthèse "hippie-écologiste" des
jupes longues, des sabots, des tresses et des chemisiers brodés
est actuellement refermée et semble aussi désuète
que la musique "folk" elle aussi renvoyée au
musée "baba-cool".
La gestuelle aussi s'est modifiée : l'attitude féminine
doit être décidée, sinon provocante et même
agressive. Tout doit traduire l'affirmation de soi. Même
les canons de la beauté sont en train de changer : à
la "vamp" des années cinquante, à la femme-enfant
des années soixante, à la femme intellectuelle et
"naturelle" des années soixante-dix succède
dans les années quatre-vingt, la sportive, aux larges épaules
sculptées par "l'aérobic" et le "body-building".
D'une façon générale la symbolique de l'intériorité,
de la réserve qui semblait caractériser l'image
féminine cède à une symbolique de la transgression
naguère liée à la valorisation de la virilité.
Cette représentation de la transgression peut prendre de
multiples formes : s'allonger sur un banc public (annonce pour
un parfum au nom significatif "J'ai osé"), inscrire
à la bombe sur un mur le nom de la fourrure qu'on porte
en gauchiste de luxe ("Yves et Alain SALOMON"), traverser
d'un air dédaigneux une salle d'haltérophilie où
s'essoufflent des hommes en maillot de bain (annonce "Actuelle
RENOMA" sous-titrée "les hommes peuvent aller
se rhabiller"). Bref, les femmes sont devenues "les
émancipées" (nom d'une gamme de vêtements
d'Angelo TARTAZZI).
Mais c'est dans le rituel amoureux que l'inversion des rôles
est la plus spectaculaire. Il est bien entendu que, pour les hommes
comme pour les femmes, tout le domaine affectif est profondément
ambivalent, et que le jeu érotique se joue là où
s'affrontent désirs et résistances.
Mais cette tension que chacun éprouve se manifeste dans
les groupes - et le couple en est un - par le comportement des
participants dont chacun actualise l'un des termes de l'ambivalence.
C'est pourquoi, il peut se faire que deux personnes qui défendent
des positions antagonistes, soient, sans même s'en rendre
compte, en secrète connivence, chacune ne pouvant développer
son point de vue que parce que son protagoniste expose un aspect
complémentaire, que, sans cela, elle aurait été
elle-même amenée à illustrer.
Dans le mimodrame amoureux, si chacun espère et craint
simultanément, il convenait que l'homme joue l'initiative
du désir, et que la femme incarne la résistance,
ou au moins, la réserve. L'homme se croyait obligé
de "tenter sa chance", même sans vrai désir,
et la femme pouvait fort bien dire "non", tout en espérant
ne pas décourager celui qui la courtisait. Tant pis pour
ceux qui, ignorant les nuances de ces conventions, se laissaient
piéger dans les "quiproquo" ou, dans l'incertitude,
s'enfermaient timidement dans l'abstention.
C'est ce code subtil qui est aujourd'hui bouleversé. Une
annonce du "club de la fourrure" montre une "vamp"
vêtue d'une épaisse pelisse, culbuter sur une table
un homme nu, esquissant un vague geste de défense. L'annonce
sous-titrée "la fourrure dans la peau", connote
sinon le viol, au moins une conquête "à la hussarde".
De même, il est possible de centrer une annonce ("Rive
Gauche", le parfum des femmes imprévisibles - Yves
Saint Laurent) sur une femme conquérante qui, à
la terrasse d'un café, "drague" ostentatoirement
son voisin attablé sur sa gauche, en masquant en partie
l'homme avec lequel elle était sortie.
Il était convenu que pour les femmes l'aventure sexuelle
devait s'accompagner d'un certain attachement sentimental. Ce
n'est plus le cas dans le monde spectaculaire de la publicité.
"Casanova le parfum des femmes infidèles" construit
sa campagne publicitaire sur des "images-histoires"
: sur le bord d'un lit gît, dans le plus grand désordre,
un collier de perles, une chaussure dorée, un paquet de
télégrammes et la toque et le veston rouge d'un
chasseur d'hôtel.
La sociologie de la famille nous avait appris qu'il était
plus courant pour une femme d'épouser un homme de condition
sociale supérieure que l'inverse. Les Princes épousaient
plus souvent les bergères, que les bergères ne s'alliaient
aux bergers. Bref, la jeunesse et la beauté pouvaient compenser
plus facilement l'infériorité sociale pour une femme
que pour un homme.
Dans le spectacle contemporain de la publicité cette tendance
est renversée : il est possible qu'une femme du monde couche
avec un personnage socialement dévalorisé (boxeur,
chasseur d'hôtel) pour leur beauté physique, ou même
par pure fantaisie.
Même dans les annonces moins caricaturales, qui ne font
qu'évoquer le jeu de la séduction, c'est "elle"
qui prend l'initiative de geste ("ROUGE-LUBIN" parfumeur
à Paris") ou du regard ("WOOLMARK de séduction").
Dans ces deux cas l'homme reste sur sa réserve, les mains
dans les poches ou accoudé au bar, se détournant
de celle qui le provoque.
Une autre annonce (impressions
de nuit -"draps de lit BASSETTI") montre un jeune couple
face à face dont la tête et les épaules émergent
du drap, lui, un très jeune garçon, presqu'un enfant,
baisse pudiquement le regard et la tête, tandis qu'elle,
déjà très femme, avec autorité l'attrape
par le cou et l'épaule et esquisse le geste d'un baiser
sur le front. La publication du Blé en herbe de
Colette suscitait encore un sentiment de transgression ; la femme,
initiatrice sexuelle d'un plus jeune qu'elle devient un modèle
spectaculaire normal.
C'est toute l'économie sexuelle coutumière qui est
inversée ; ainsi le diamantaire "FRED" lance-t-il
une gamme de bijoux masculins dans une série d'annonces
où un homme, dubitatif, hésitant entre l'effondrement
et le ravissement interpelle le lecteur : "Jamais une femme
ne vous a offert un diamant ? moi si."
Dans ces images, comme dans bien d'autres, la hiérarchie
formelle des personnages de l'annonce est renversée, c'est
l'homme qui est assis au premier plan, tandis que sa compagne
se tient debout au second plan, montrant par un sourire ironique
qu'elle est consciente du "bon tour" qu'elle vient de
jouer.
Les stéréotypes "bourgeois" voulaient
qu'en société, un homme puisse exhiber, en signe
de réussite sociale, la beauté et les atours de
celle qui l'accompagnait. Là encore, les rôles s'interchangent
: "Si vous êtes fière de votre mari en JIL,
montrez-le" proclame une blonde en robe du soir qui, en descendant
l'escalier d'une salle de concert, tient par le bras un homme
vêtu d'un seul slip rouge.
"Tout ce qui est à toi est à moi" titre
une annonce pour "EAU LIBRE - Yves Saint-Laurent" qui
multiplie les signes de l'échange des attributs de chaque
sexe : un noir et une blanche se donnent le bras dans la rue,
la nuit. Le noir, avec des gestes délicats, tient au-dessus
de lui, comme une ombrelle, un parapluie de femme, tandis qu'elle,
indifférente à la pluie, vêtue d'un pantalon,
d'un polo de marin, d'un foulard et d'un galurin de clochard de
luxe, une main dans la poche écartant sa gabardine, s'avance
avec une tranquille autorité.
D'une façon générale, l'image actuelle de
la femme se voit investie de tous les attributs traditionnellement
masculins. "Je lui ai tout pris, même son caleçon
KIM" se vante une minette (annonce "COUP DE COEUR").
Les substituts phalliques naguère réservés
à la virilisation des produits de beauté masculins
(cf. le flacon allongé de la ligne "BRUT FOR MEN")
sont aujourd'hui largement utilisés pour les produits féminins.
Par exemple, dans une annonce pour les parfums Yves Saint Laurent
("Rive gauche n'est pas un parfum pour les femmes effacées")
on voit une main de femme briser un miroir horizontal avec un
flacon de parfum en forme de cylindre d'environ 15 cm de long.
Pire encore ! Une annonce pour les produits de beauté Mary
Quant ("Osez comme Mary Quant : le rose aux joues, l'insolence
à la bouche") n'hésite pas à jouer sur
la terreur du fantasme castrateur, si souvent relevé par
les psychanalystes ou par les ethnologues (cf. les folklores du
"vagin denté"). En gros plan, une blonde de face,
fait coïncider la pointe de la lame étincelante d'un
canif entrouvert avec une des lèvres de la bouche vermeille,
elle aussi entrouverte. Il est clair que "l'insolence"
féminine coïncide ici avec un fantasme castrateur.
I B - Fin du SEXE FORT ou ASEXUALITE
?
On ne peut étudier l'image de la femme, sans considérer
l'autre pôle de la relation qui structure le rôle
de chacun. Si, dans ces annonces publicitaires (conçues
la plupart pour le public féminin), la femme semble valorisée
par les nouvelles normes, il n'en va pas de même pour les
hommes qui se retrouvent dans un rôle problématique,
quand ils ne sont pas franchement ridiculisés. Certes de
grands classiques de la virilité subsistent lorsqu'il s'agit
de maintenir l'image masculine d'un produit (cf. le cow-boy de
MARLBORO) ; mais il semble que quantitativement le modèle
viril qu'illustraient jadis Humphrey BOGART, Gary COOPER, Lino
VENTURA ou Jean GABIN s'estompe. Alain DELON est une des rares
stars à incarner ce modèle. Il se caractérisait
par une maîtrise - certains diront un refoulement des
sentiments et des manifestations affectives, une prépondérance
de l'action sur la parole ; cette capacité d'action se
manifestait souvent par une aptitude à faire face à
des situations violentes.
La figure du guerrier, qui depuis si longtemps était
le modèle dominant du rôle masculin, jusque dans
les années soixante, s'effondre dans le spectacle que donne
la publicité de la nouvelle économie sexuelle. Un
fait significatif : l'ouvrage collectif dirigé par Bob
AUDREY sur la quête de la maîtrise de soi, Les
Nouveaux Guerriers (Paris, édition Autrement, 1985)
est illustré en couverture par un personnage qui tient
à la main un sable étincelant dans une position
qui peut rappeler celle du SEPUKU, Or ce personnage du nouveau
guerrier vêtu de noir et hiératique n'est pas un
homme, mais une jeune femme asiatique... Le nouveau séducteur
est à l'image de WOODY ALLEN représenté dans
une annonce pour le parfum WEIL ; cet anti-héros concentre
tous les handicaps : il est petit, (sa tête dépasse
à peine l'épaule de sa compagne), il est juif, les
gros hublots de ses lunettes déforment son regard de myope,
ses mains torturées trahissent l'intellectuel agité
de contradictions, aussi biscornu que la sculpture abstraite qu'il
désigne et semble vouloir expliquer à une jeune
femme qui éclate de rire. "Le secret de mon incroyable
réussite avec les femmes : 99 % d'humour, 1 % de WEIL pour
homme" sous-titre l'annonce (et comme on l'a dit, l'humour
est l'arme des faibles...).
Quand un homme qui répond aux canons traditionnels de la
virilité (musclé, barbu et la poitrine couverte
de poils poivre et sel) est mis en scène, c'est de façon
dérisoire : surmonté du titre ironique "1978,
le sex-appeal du sexe fort", il regarde mélancoliquement
le lecteur, vêtu d'un slip ÉMINENCE allongé
nonchalamment sur le côté dans une position jadis
réservée aux odalisques. Dans la même série
"ÉMINENCE", une annonce qui retourne le thème
de la femme-objet, prétend montrer la "naissance de
l'éternel masculin" dans un personnage dont le visage
de fille contraste avec le corps nettement masculin bien que très
mince (3).
Dans les sociétés traditionnelles, on ne naissait
pas hommes, on le devenait par les épreuves de la vie et
surtout par les rites initiatiques qui arrachaient le petit garçon
du monde maternel pour l'introduire dans la société
des Pères. La représentation contemporaine du rôle
masculin semble induire un mouvement inverse vers le pôle
maternel, un retour vers l'indifférenciation sexuelle de
l'enfance.
Deux annonces pour les soutien-gorge DIM
sont caractéristiques de cette tendance régressive
et de la glorification du sein maternel. Les deux images sont
construites de la même façon : deux personnages en
gros plan dont l'un appuie sa tête contre la poitrine en
soutien-gorge d'une femme dont on ne voit que le buste. Dans la
première annonce, un jeune homme sourit un peu nerveusement
dans une attitude presque convulsive, il semble qu'il vienne juste
de se faire consoler d'un gros chagrin (paupières gonflées,
barbe mal rasée, col de chemise défait) sur le sein
de sa maternelle compagne. La seconde annonce est encore plus
ambiguë puisque le lecteur ne parvient pas à reconnaître
dans la tête du personnage qui s'épanche sur la secourable
poitrine une fille ou un adolescent. Là aussi la luminosité
des yeux montre que les larmes sont encore proches. Il arrive
même que le mâle soit présenté dans
une situation complètement ridicule. Ainsi, une annonce
pour des matelas met en scène un couple dans un lit, "elle"
éclate de rire en le regardant, tandis que "lui",
l'air penaud, dépité de son probable "fiasco",
cache sa honte en remontant le drap sur son bas-ventre. La légende
exclut toute ambiguïté : "relâche en matinée
sur DUNLOPILLO".
Une autre série,
pour les chaussures "Charles JOURDAN" sous le titre
"fantasmes de collection", multiplie des montages où
un homoncule, caché derrière des éléments
du mobilier, contemple intimidé une géante qui l'ignore.
Ces images évoquent moins le voluptueux désir de
BAUDELAIRE de "vivre auprès d'une jeune géante"
(Les Fleurs du mal XIX), que la peur de la toute-puissance
de la féminité, la terreur de l'engloutissement
qu'illustrent des films comme "CALMOS", ou "la
Cité des femmes" de FELLINI. Dans l'inversion des
valeurs, c'est à la femme que revient l'action extérieure
et à l'homme l'effusion secrète des sentiments.
Naguère, un chant
parachutiste un peu "machiste" intitulé "Adieu
la fille" (notons ce "la", un vrai homme ne pouvait
entretenir de relation qu'avec la fille générique,
chacune étant la manifestation plus ou moins interchangeable
de la fille essentielle, objet unique des fantasmes...), ce chant
donc actualisait de façon un peu caricaturale l'antique
structure Ulysse et Pénélope. Dans cette mythologie
virile, un peu naïve, le jeune soldat partait vers le combat,
ou vers les pays lointains (il faudrait ici montrer les rapports
intimes qui se sont institués entre l'exotisme et cette
mythologie virile), laissant sa mère, sa soeur, sa fiancée
ou sa petite amie, à l'inquiétude, la prière
ou le chagrin. Après chaque couplet, le refrain s'achevait
sur ces vers roboratifs
"Pour nous c'est
l'aventure
Pour vous les larmes..."
L'image publicitaire nous présente
l'exact reflet inversé de ce schéma, par exemple dans
une annonce pour le parfum KEORA, esthétiquement très
travaillée : à genoux, un homme nu, étreint
un peignoir rose dans lequel il blottit son visage en détournant
légèrement sa tête penchée et ainsi masquée,
sur le coté gauche. Cette image qu'accompagne la légende
"sentir n'a jamais fait autant ressentir" est assez clairement
interprétable : l'amant resté seul dans l'intimité
de la sphère privée (il est nu), en proie à
ses abîmes intérieurs (position recueillie) se console
de sa passion frustrée (sa maîtresse est une femme
active) en adorant la relique laissée par l'absente ; il
cherche par la sensation du tissu et du parfum à qu'il
ressent et s'abandonne à l'effusion douloureuse de ses sentiments.
Même lorsqu'il ne sombre pas dans la mélancolie sentimentale
- tous les produits ne se prêtent pas à l'évocation
de la passion amoureuse comme le parfum - le mâle des magazines
féminins est volontiers utilisé comme "un homme
d'intérieur". C'est lui qui sera mis en scène
de préférence pour vanter les couches PAMPERS ou nous
présenter (avec une vague connotation écologiste :
"moi je me suis mis au vert") les nouvelles éponges
vertes de SPONTEX avec lesquelles il fait la vaisselle.
Au contraire, de même qu'on ne trouve presque plus de domestiques
noirs dans les films américains des années soixante-dix,
de même, une règle implicite de la publicité
contemporaine rend délicate l'utilisation de "la ménagère"
pour vanter les produits domestiques. Tout au plus interviennent-elles
pour affirmer combien le produit les débarrasse du souci
de la tâche ménagère (cf. "la puce THOMSON).
C'est pourquoi, s'il faut vanter l'intérêt ou le plaisir
d'exécuter ces travaux, on ira requérir des hommes
ou des femmes archaïques comme "la mère Denis".
Je ne sais précisément quel est le sens des fantasmes
féminins auxquels correspondent ces images inversées
de l'homme. Peut-être certains n'y verront-ils qu'une revanche,
une satisfaction ironique à voir des hommes confinés
dans le rôle naguère dévolu aux femmes. Pour
notre part, nous y verrons plutôt une nécessité
de l'ordre imaginal. Si les femmes rêvent d'accéder
à l'extériorité, à l'action, à
la sensation, à la logique, il faut bien pour satisfaire
à l'ordre même de ce rêve, que d'autres occupent
la position délaissée de l'intériorité,
de la contemplation, du sentiment ou de l'intuition. Comme au jeu
des quatre coins, les acteurs peuvent changer de place sans modifier
la structure du jeu.
Cependant cette modification des positions symboliques occupées
par la femme ne va peut-être pas sans mal pour chacun des
partenaires qui constituent le couple. Dans le spectacle publicitaire,
les hommes s'adaptent plus ou moins bien à leur nouveau rôle
: "les hommes ont une peau, c'est nouveau" proclame une
annonce de "cosmétologie masculine Didier RASE".
Et l'on voit apparaître de plus en plus souvent des publicités
- pour hommes celles-là - à connotation homosexuelle.
"ANTAEUS pour homme de CHANEL" présente un éphèbe
drapé et supportant tel ATLAS un énorme flacon de
parfum, montrant au lecteur son dos luisant dénudé
jusqu'au bas des hanches. Quand on connaît le caractère
dévalorisé et dangereux de la face postérieure
dans la géographie symbolique du corps ("briser les
reins de quelqu'un", "casser du sucre sur le dos",
"être acculé", "faire un enfant dans
le dos" ...) on saisira le caractère transgressif tout
à fait inhabituel d'une telle image qui rompt avec la nécessité
pour l'homme de "faire front" pour "sauver la face".
Ou bien on met en scène une évocation de la castration
en représentant un marbre grec de face dont le phallus a
été mutilé (parfums Yves Saint Laurent).
Une autre forme de la déroute du rôle masculin se manifeste
dans le recours allusif à l'auto-érotisme : une annonce
d'eau de Cologne ("AGUA BRAVA l'odeur d'un homme" de PUIG)
expose de profil un jeune homme frêle qui penchant la tête,
regarde d'un air dubitatif le flacon oblong dont il retourne le
goulot vers son ventre...
Parallèlement on voit apparaître des images où
se profile le thème de l'homosexualité féminine.
Par exemple, dans une annonce qui reprend la structure du célèbre
tableau de la fin du XVIe siècle où Gabrielle d'Estrées,
nue jusqu'à la ceinture, pince délibérément
le bout du sein de la duchesse de Villars. Ici, dans une publicité
pour des soutiens-gorge AUBADE, le cadre de l'image expose deux
jeunes femmes nues dont on ne voit que le buste, des hanches au
bas du visage ; l'une d'entre elles, la plus petite, relève
le menton, comme si elle esquissait un baiser, vers l'autre jeune
femme qui, d'une main, effleure la poitrine de sa compagne au niveau
du mamelon. Une autre annonce (Jacques DESSANGE - coiffures) est
encore plus explicite : une blonde, au sourire extasié, renversée
en arrière sur un canapé, enserre par la taille une
seconde femme, plus frêle, qui se penche sur elle. Il ne s'agit
pas là d'annonces tirées de magazines "pour hommes",
destinés à flatter les fantasmes masculins, mais de
publicités pour des produits d'usage féminin qui doivent
avoir été conçus en fonction des motivations
spécifiques des consommatrices.
Si l'on en croit la légende des Amazones, ces guerrières
ne se contentaient pas d'aveugler ou de mutiler les garçons
nés de leur union avec un étranger, elles devaient,
pour manier l'arc, ou la lance, s'amputer d'un sein. On peut se
demander, à partir de cet ensemble d'annonces, si le phallus
que chacun voudrait monopoliser, permet encore une communication
au sein du couple. Ce charivari des rôles sexuels pourrait
se laisser interpréter comme la traduction d'une nostalgie
de l'androgyne primordial, une manifestation de la nostalgie de
l'âge d'or où chaque être pouvait posséder
pleinement les attributs des deux sexes.
Certes il est vrai que
l'on trouve quelques annonces qui peuvent évoquer cette reconstitution
de l'état originel où, créé homme et
femme, l'être n'avait pas encore subi cette brisure qui s'accompagna
de la plongée "dans un profond sommeil" (cf. La
Genèse). Ainsi une publicité (Jean-Paul GAULTIER)
montre une série de personnages partagés en deux par
une brisure : chaque côté est constitué d'un
homme et d'une femme habillés des mêmes vêtements.
Cette image rappelle évidemment ces gravures hermétiques
représentant l'union indissoluble du soufre et du mercure
dans une des phases de l'oeuvre alchimique... Cependant, la majorité
des images publicitaires évoquent moins la conjunctio
oppositorum de JUNG, l'union des polarités masculines
et féminines poussées à l'extrême de
leur puissance que l'amoindrissement des caractères sexuels,
la régression vers l'indistinction juvénile qu'illustre
si bien la mode unisexe.
Il faudrait peut-être concevoir qu'à l'androgyne originel
unissant la plénitude de la virilité et de la féminité,
correspond et s'oppose, en fin de cycle, un hermaphroditisme plus
asexué que bisexué, miroir inversé de l'archétype
primordial. Ce que montrent ces images d'êtres un peu ambigus,
ce n'est pas l'union à laquelle peut aboutir la parfaite
communication entre les deux polarités, mais plutôt
le renoncement à actualiser l'un de ces pôles, l'affirmation
de l'autonomie absolue de chaque individu par l'abandon des signes
de sa sexualité, c'est-à-dire de sa dépendance.
Ces modèles substituent à la fascination tragique
du couple antagoniste et créateur - ou tout au moins procréateur
- le charme d'une séduction diffuse dans un jeu social généralisé.
La mise en scène de l'indistinction sexuelle serait-elle
le moyen qu'a inventé notre monde pour se défendre
du caractère inexorablement tragique de la sexualité
?
Une lecture naïve du thème
que nous venons d'explorer laisserait croire à un complet
bouleversement du système symbolique du rôle féminin
et à une dissolution de l'identité virile. Il serait
bien simpliste d'en rester là, car il faut tenir compte
du fait que les images publicitaires nous donnent à voir
- avec l'ensemble de la société du spectacle (films,
chansons, conversations, mise en scène mondaine de soi)
- un univers en grande partie compensatoire. Ces images ne sont
que le reflet d'un niveau de conscience particulier que trahit
et modèle le discours féministe. Mais tous les explorateurs
de la psyché individuelle comme du jeu de représentations
sociales savent combien ces phénomènes sont complexes,
ambivalents et se construisent dans des jeux de tensions que la
logique commune nommerait volontiers contradictions. En effet,
l'examen des annonces publicitaires met à jour la permanence
d'autres thèmes qui traduisent d'autres désirs correspondant
à des niveaux de conscience peut-être plus fondamentaux.
Une constatation s'impose à regarder un assez grand nombre
d'annonces, constatation qui semble s'opposer au mouvement précédemment
étudié de renversement des rôles sexuels,
moment d'une évolution vers l'indifférenciation.
On est donc frappé par le nombre d'annonces qui manifestent
des rapports dissymétriques.
II A - La question du masochisme
féminin
Il faut d'abord évoquer
ces images de violence dont la libéralisation des moeurs
autorise les représentations plus ou moins allusives. Le
sado-masochisme n'est plus une production clandestine. Cependant
si l'on trouve dans les magazines masculins des images de femmes
"dominatrices" (mythologie de la "vamp", fétichisme
du cuir, etc) ces représentations sont à peu près
absentes dans les magazines féminins. Dans ces derniers
au contraire se multiplient les images de femmes en position humiliée.
Ce qui laisse rêveur sur les abîmes de l'inconscient
et pose à nouveau la vieille question du masochisme féminin.
Il semble que la représentation
de rapports sado-masochistes convienne particulièrement
aux publicités en faveur des bijoux, et particulièrement
des diamants. On se souvient de cette image de la série
"rien ne remplacera le diamant" montrant en gros plan
une main d'homme dans le coin supérieur gauche, qui donnait
un pendentif en pâture à une bouche de femme au coin
inférieur droit, à l'aide de baguettes chinoises.
Certes la légende ("Ne laissez pas dépérir
votre Amour") adoucissait le caractère inégalitaire
de la relation, sans la supprimer toutefois. Ici la publicité
s'adresse à la fois aux hommes et aux femmes et euphémise
la transaction qui permet à l'homme d'obtenir contre un
sacrifice financier la soumission, la reconnaissance ou l'amour
de sa compagne.
Plus explicite encore
est l'annonce du joaillier ALDEBERT. Sur la page de gauche est
représenté tel un fauve, à peine mâté
par son dresseur, un visage de femme regardant le lecteur de côté,
qui, la mâchoire tendue et les lèvres retroussées,
mord le joyau qui vient de lui être offert. Sur son front,
sa pensée s'inscrit en large lettres blanches : "BRUTE
!". Sur la page de droite une légende replace cette
image dans une narration : "Tu passes devant moi sans un
regard ! ça me manque tes compliments maladroits, tes "je
t'aime", tes gestes tendres. Non, ne me fais pas tes yeux
malicieux, tu sais bien que ça me désarme. J'ai
envie de t'embrasser maintenant, c'est malin. Mais qu'est-ce que
tu caches derrière ton dos ? C'est pour moi ? ... Des boucles
d'oreille ! Comme tu dis bien les mots d'amour". L'histoire
s'achève sur un post scriptum manifestement fait pour apaiser
les scrupules masculins soulevés par cette "folie"
: " P.S. : C'est un investissement tu sais !".
On apprend donc que
les diamants peuvent remplacer des mots d'amour manquants, une
arme dans le combat conjugal, capable (comme les "yeux malicieux")
de désarmer l'adversaire malgré lui.
Que les bijoux puissent
être des armes - Héphaïstos les forge indistinctement
- dans les différentes phases de la guerre amoureuse, jusqu'au
rite final du cadeau de rupture, tous les usages nous le confirment.
Mais peut-être y aurait-il aussi à rechercher dans
les pratiques magiques la source de cette affinité des
rapports de puissance avec le diamant, la plus dure des pierres,
capable de couper n'importe quelle autre matière. Enfin
on soupçonnera les relations symboliques qui peuvent se
nouer entre le sexe et les bijoux ainsi que le laisse entrevoir
la métaphore des "bijoux de famille"...
Du temps où elle
était Ministre de la Condition Féminine, Madame
Yvette ROUDY était partie en croisade contre les publicités
qui se complaisaient à montrer des femmes asservies (on
parlait à l'époque d'une affiche représentant
une femme ligotée, à moitié vêtue du
"blue-jean" pour lequel cette image avait été
composée).
L'interprétation
féministe, défendue par exemple dans un ouvrage
de Bénédicte LAVOISIER (4), affirmera que toute
cette production de représentations où la femme
est dominée, asservie ou humiliée n'est que la résultante
des fantasmes masculins.
C'est oublier que ces
images sont produites dans la presse féminine, pour un
public féminin, à partir d'études de motivation
très spécifiques, par des agences de publicité
où les femmes sont nombreuses, et dans un souci d'efficacité
marchande que ne sauraient tempérer que les conceptions
à la mode, qui justement ne pèsent pas, comme on
l'a vu, en faveur du "machisme".
Sans doute, l'argumentation
féministe développera-t-elle alors que l'imaginaire
féminin est modelé par de multiséculaires
rapports de forces qui ont imprimé dans l'inconscient du
groupe dominé une image de lui-même qui coïncide
avec le rôle que voulait lui voir jouer le rôle dominant.
Un tel discours, dans son caractère invérifiable
relève probablement de la "dé-négation"
(5) ; quoi qu'il en soit, il confirmerait plutôt que ce
trait est très profondément enraciné dans
l'imaginaire féminin. Les images et connotations masochistes,
malgré les proclamations et réglements "anti-sexistes"
demeurent. Cependant, il semble que sur les représentations
récentes on ne voit plus comme naguère d'hommes
dominants ou violents.
Ainsi par exemple une
annonce datant du début des années soixante-dix,
pour le velours VELFRANCE, montrait le trio homme-femme-enfant
entremêlé en situation hiérarchique : l'enfant
s'agrippant à la jambe du "Père" et au
bras de la "Mère", l'homme derrière son
"épouse" la retenant, renversée, par un
bras, dans un geste qui évoque l'étranglement. Le
dessin très tourmenté, était traité
de façon à laisser un certain doute sur la relation
existante entre ces trois personnages. L'expression de la femme
et de l'enfant, la bouche entrouverte et l'oeil vague, hésite
entre le sourire et l'effroi. Mais l'air sévère
du "père" écarte l'interprétation
ludique de cette scène. D'ailleurs le texte de l'annonce
confirme le caractère sado-masochiste : "Quant un
velours ajoute à son charme personnel les qualités
du Tergal, c'est pour vous permettre d'en abuser. Fatiguez-le,
pliez-le, lavez-le, ne le repassez pas. VELFRANCE adore être
malmené et conserve son beau teint velouté...".
Ici les concepteurs ont opéré un classique "déplacement"
du tissu sur l'épouse - mais auraient-ils osé ce
déplacement s'il s'était révélé
odieux pour les consommatrices ?
Ces dernières
années, donc, nous n'avons plus observé de telles
images de couples, ou alors très allusives, qui relèvent
plus du rapport "HARD" qui, à la fin des années
soixante-dix a remplacé l'idéal "COOL"
de la génération hippie-écologiste. Dans
ces images masochistes, l'homme est absent, laissant seule la
femme à la fascination pure de son propre fantasme. Car
il faut bien le constater, des fabliaux médiévaux
comme la légende de "GRISELIDIS" (6) jusqu'à
Juliette DROUET, des extases de Thérèse d'Avila
("Je meurs de ne pas mourir") jusqu'à Histoire
d'O (7), l'érotique féminine sait conjuguer
avec une particulière insistance la souffrance à
la volupté :
Que ces clous poignent
doucement !
L'âme qui la pointe en ressent
N'en voudrait pas être sauvée.
Ils offrent baumes et onguents
Du Paradis..."
écrit au XIIIe siècle la
"béguine française" (8). Et jamais on ne
comprend mieux que dans les oeuvres de femmes pourquoi un seul mot
rend ainsi compte des deux sens de la passion.
Pourquoi, si cette douloureuse rêverie n'était pertinente,
représenter (publicité pour le bottier VIVALDI) dans
un décor très "bain-douche" en carreaux
de faïence noire dont le quadrillage évoque le cachot
d'une prison ou la froideur aseptisée d'une clinique, une
jeune fille abattue dans une langueur douloureuse. Vêtue seulement
d'un maillot et d'escarpins, assise dans l'encoignure de la pièce,
recroquevillée en position presque foetale, elle attend...
Elle attend l'agression avec des sentiments qu'on peut imaginer,
de crainte et d'espérance mêlées.
A l'appui de cette interprétation, il faut requérir
la longue tradition des vierges sacrifiées, celle d'Andromède,
d'Antigone, d'Iphigénie ou de Jeanne d'Arc... Il faut aussi
se souvenir de l'analyse qu'Edgar MORIN fait de la "rumeur
d'Orléans" (9) : c'est dans les collèges de jeunes
filles que naît la rumeur : dans un milieu d'adolescentes
où les choses du sexe sont encore fascinantes et terribles.
Si l'on en croit Freud, l'économie de la vie psychique serait
régie par le principe du plaisir sans la faute. On comprend
alors que la rêverie selon laquelle des jeunes filles sont
droguées, enlevées, violées et promises à
la traite des blanches puisse constituer un fantasme satisfaisant
le désir ou la curiosité, tout en reportant la faute
sur l'agresseur fantasmé, le propriétaire du magasin
de vêtements ou de chaussures, seul responsable de la transgression.
Une autre mise en scène typique de la "belle captive"
est constituée par une série de trois images vantant
"le maquillage captivant de PAYOT" : dans la première
("les yeux captivants"), le personnage féminin
a la bouche bâillonnée par un foulard de soie ou de
velours noir, dans la seconde ("les lèvres captivantes"),
le bandeau est noué autour des yeux, tandis qu'il sert à
attacher les mains dans la troisième image ("le teint
captivant"). Dans cette série, la soumission féminine
est d'ailleurs plus ambivalente car si la brune ainsi représentée
est captive, elle est aussi captivante et, par un renversement dont
la magie, et particulièrement celle des liens et des noeuds
est coutumière, c'est parce qu'elle est mutilée d'une
partie de ses facultés, qu'elle possède un pouvoir
spécifique.
Non seulement la réputation attribue aux handicapés
la capacité de développer leurs autres sens de façon
extraordinaire, mais les légendes, le folklore et les mythes
veulent que les aveugles soient doués du don de voyance,
que le génie de l'éloquence soit bègue ou muet
et que "l'Empereur" soit représenté, dans
la lame du Tarot, dans une position assise qui rende toute action
impossible.
Ainsi, la passivité sacrificielle dans laquelle la femme
aime à être représentée n'est peut-être
pas totalement épurée d'un désir de puissance...
Car la femme objet de la violence, n'est pas automatiquement faible
: témoin cette annonce qui, pour représenter une "femme
du monde" mobilise tout l'arsenal sémiologique de la
"classe" - les vêtements : chemisier de soie blanche,
jupe et escarpins à talons noirs.
- les accessoires : collier de perles, discrète perle en
boucle d'oreille et bracelet en ivoire. La coiffure blonde, peut-être
un chignon, apprêtée comme si le personnage sortait
du salon de coiffure.
- l'attitude : le personnage est assis sur le bord de l'étroite
chaise, les genoux serrés, les jambes croisées au
niveau des chevilles ainsi qu'il sied à qui a reçu
une bonne éducation. La tête et le buste sont très
droits, un peu rigides : faisant un angle de trois quart avec le
lecteur, les mains artificiellement posées, l'une sur la
chaise, l'autre sur les genoux, comme s'il s'agissait de poser pour
un portrait officiel.
- l'expression du visage est très "maîtrisée"
: aucune ride ne vient troubler un visage au maquillage un peu dur,
un des sourcils plus relevé que l'autre évoque la
sévérité.
- le décor très sobre ne montre, en noir et blanc,
qu'une chaise Louis XVI.
Le personnage rappelle assez les froides
héroïnes d'Alfred HITCHCOCK, à l'élégance
un peu stéréotypée.
Sur ce fond de conventions classiques, se détache un détail
qui s'oppose radicalement au caractère impeccable du reste
de l'image : une des manches du chemisier a été
arrachée, dénudant l'épaule du personnage.
La légende confirme le sens de l'image : "CORIANDRE,
le parfum qui fait s'interroger sur la valeur de la civilisation".
Non seulement cette femme belle et froide peut susciter chez un
tiers la violence transgressive mais elle peut elle-même
s'abandonner à ces crises de passion cathartique.
La civilisation n'est qu'un vernis et les barrières qu'elle
élève ne sont faites que pour réveiller et
révéler la force des instincts qu'elle prétend
contenir. Le sado-masochisme -ou tout au moins ici l'agressivité
passionnelle- s'est toujours bien accordé avec l'élitisme
: le formalisme social étant, comme l'a montré l'oeuvre
de Georges BATAILLE, nécessaire à la transgression
érotique.
C'est sur le front des résistances que se joue la dramatique
du désir. C'est pourquoi cette image d'union intime et
conflictuelle de la glace et du feu développe une telle
puissance d'évocation, réalisant ce que JUNG nommait
une "COINCIDENTIA OPPOSITORUM".
II B - ÉROTIQUE ET ASYMÉTRIE
Cependant, se contenter
de démontrer l'existence et la persistance d'une dimension
masochiste dans le psychisme féminin serait aussi vain
que d'enfoncer une porte ouverte.
Notre propos, ici, est
plutôt d'établir l'importance de rapports asymétriques
dans l'économie érotique, dont la rêverie
masochiste n'est probablement qu'un cas particulier.
Cette asymétrie
se manifeste par exemple dans les annonces où l'un des
partenaires du couple est habillé, tandis que l'autre est
nu ("AUBADE 712 modèle brodé, soie naturelle")
; ou bien dans le décalage des corps (parfum "CIALENGA"
de BALENCIAGA). La symétrie suscite une impression d'ordre
statique, tout à fait contraire à l'élan
érotique : le désir est toujours déséquilibre,
inachèvement, signe de la malédiction d'un manque
inextinguible.
Nous ne nous souvenons
pas d'une annonce dans laquelle le couple se regarderait face
à face ; ce qui d'ailleurs ne permettrait pas au lecteur
de s'insérer dans ce rapport clos et casserait le processus
d'implication qui est le but de toute publicité. Il est
possible que dans les "clips" publicitaires filmés
ou télévisés, on trouve de telles relations
symétriques, comme un moment d'une histoire ; mais l'annonce
de presse est trop statique pour se permettre cette représentation
du regard réciproque, ce jeu de miroirs en abîme
pourtant si répandu dans la réalité du code
amoureux (10).
Voilà pourquoi
tant d'annonces sont construites sur le même schéma
d'un homme dont la principale fonction est de regarder une femme
qui, elle, regarde ailleurs, le plus souvent le lecteur - ou plutôt,
la consommatrice avec laquelle le modèle suscite peut-être
une relation mimétique (11).
Cette structure visuelle
est si courante, que nous n'avons retenu que quelques annonces
pour lesquelles ce jeu de regards constituait le thème
central.
Ainsi une annonce de
PLAYTEX ("ÉVEIL, les petits dessous de la mode")
montre-t-elle trois très jeunes filles en slips et soutiens-gorge
se prêtant avec une complaisance à peine voilée
par un étonnement feint, au regard de deux jeunes gens
qui passent la tête par l'ouverture d'une porte, masquant
leur timide audace par l'hilarité. La pose des trois filles
"surprises" fait spontanément penser aux trois
déesses que le berger Pâris devait départager...
Il semble qu'elles soient beaucoup plus à l'aise dans l'étirement
de leur corps dénudé que les deux garçons
(notons au passage la dissymétrie du nombre 2 pour 3),
pliés en deux, et dont les mimiques révèlent
la gêne. Au fond, elles paraissent se prêter avec
facilité au regard maladroitement voyeur des garçons.
Il faut ici s'arrêter
sur cette constatation que le voyeurisme se manifeste comme une
perversion essentiellement masculine. Certes, nous avons examiné
précédemment quelques cas d'annonces où c'était
"elle" qui dévisageait l'homme, ou bien encore,
où une femme habillée accompagnait un homme dénudé.
Mais justement, dans ces cas-là, la femme prenait le rôle
masculin et l'annonce tirait sa force transgressive de cette inversion.
Faut-il donner à
ces inversions une importance autre que d'exprimer visuellement
le discours de la revendication féministe ?
Peut-être même
doit-on comprendre ces mises en scène hétérodoxes
comme un jeu de rôles dans le sociodrame contemporain, auquel
il ne faudrait attribuer qu'une valeur ludique, au même
titre que ce magazine féminin -"PLAY-GIRL"- qui
représentait des nus masculins dans des positions analogues
à celles des "pin-up" de "PLAY-BOY",
magazine qui, au demeurant, semble surtout avoir été
acheté par des homosexuels.
Dans un ouvrage où
elle étudie l'ensemble de la littérature féminine
d'expression française (12), Evelyne SULLEROT reconnaît
que "l'amoureuse apparaît bien plus préoccupée
de son corps à elle que du corps de l'homme. Elle n'est
pas contemplative de l'objet aimé ou très rarement".
(p. 29)
Elle observe l'absence
dans cette production féminine des blasons du corps viril,
si abondants dans la littérature masculine.
"La femme physiquement célébrée par
l'homme ne célèbre que peu son corps à lui,
et jamais ce sexe offert, dont il est si fier et si jaloux et
qu'elle ne mentionne que pris, que fait sien et plaisir sien"
(p. 32)
Au contraire, avec les
hommes, les femmes sont leur propres chantres, ce qui explique
que le corps féminin soit l'objet privilégié
de la publicité, aussi bien dans la presse féminine
que masculine (même si dans ces deux cas, ce n'est pas la
même image de la femme qui est offerte). Aussi faut-il se
défier des naïves dénonciations de "la
femme-objet", car c'est semble-t-il une des aspirations féminines
les plus fondamentales que d'être l'objet du regard et du
désir.
Une annonce représentant
trois loubards dévisageant une femme qui fait mine de les
ignorer en lisant un journal, l'affirme sans complexe : "lunettes
MIKLI. Les lunettes pour voir autant que pour être vues".
La fonction manifeste
des lunettes n'est ici qu'accessoire : elles sont faites pour
être vues, ou plutôt pour permettre à celle
qui les porte d'être remarquée.
Car le narcissisme féminin
ne se contente pas de la contemplation de son propre reflet. Quel
que soit l'intérêt pour soi-même dans lequel
se complaisent les femmes, elles ne peuvent se révéler
à elles-mêmes que par une médiation. Ou comme
le montre Evelyne SULLEROT, pour elles "l'amour est une affirmation
de soi-même par le moyen magique du désir de l'homme...
Ce regard de l'homme sur elle affirme son existence, la dessine,
l'extrait de l'anonymat, des limbes d'une presque-existence"
(p. 34).
Peut-être faut-il
chercher les causes de cette asymétrie spectaculaire, cette
fascination commune de l'homme et de la femme pour le corps féminin,
dans la particularité anatomique des garçons dont
le sexe est visible, tandis que celui des filles reste mystérieusement
caché, objet pour l'homme de tous les fantasmes, et qui
pour la femme, ne se révélera à elle que
par l'intervention extérieure...
II C - LE MASQUE DE LA DÉESSE
Si être vu est si essentiel à la féminité,
il reste à comprendre pourquoi les femmes prennent tant
de soin à se cacher et à rester mystérieuses.
Pourquoi la publicité use-t-elle de ces voiles pour masquer
en partie le visage féminin ? (SILK FASHION d'Héléna
RUBINSTEIN. "Voici le seul fond de teint qui contient de
la soie"). Pourquoi ces belles orientales, pourquoi ces tchadors
? (maquillage "Les secrets" de Christian DIOR).
Il faudrait d'ailleurs s'interroger
sur l'importance du TCHADOR dans les articles de presse, les rumeurs,
les discussions idéologiques qui portent sur l'Islam ou
sur le féminisme. Il semble que, dans ce début des
années quatre-vingt, ce thème ait remplacé
celui des "seins nus" qui signifiait l'ambiance idéologique
rousseauiste des années soixante-dix : on se souvient de
l'utilisation militante de cette nudité lors de la campagne
électorale de Jean ROYER...
Autre temps, autre thème : le tchador suscite aujourd'hui
dans les rumeurs médiatiques ou mondaines une horreur sacrée
et une secrète fascination, sans proportion avec l'importance
directe de cet accessoire vestimentaire. Peut-être faut-il
trouver là un signe dont la pertinence ne se limite pas
forcément au cadre islamique, mais nous évoque,
dans notre culture même, une signification qu'il nous est
à la fois difficile et important d'entendre...
C'est que le tchador entre en harmonie avec le renouveau des lunettes
noires de l'époque "after-punk", avec tout l'effort
de mise en scène des "LOOK" : tous ces signes
montrent que le secret est aussi important pour la communication
que ce qui se montre ; ou encore comme l'affirme Abraham MOLES,
la communication implique des efforts considérables pour
ne pas tout communiquer. Si, comme l'homme sans doute, mais plus
que lui, la femme dépend du regard d'autrui pour constituer
son identité, il devient essentiel de maîtriser ce
regard si vital et par conséquent si dangereux. Plus précisément,
si la femme ne peut exister qu'au moyen du désir de l'autre,
et si le désir ne peut être qu'un désir d'au-delà
- c'est-à-dire de ce qui nous échappe - cet être
ne pourra subsister que par le mystère qu'il conserve pour
le regard de l'autre.
Aussi la relation est-elle inévitablement, dévoilement
et masquage, et la femme (avec, mais plus que l'homme) un être
de "re-présentation" qui ne saurait coïncider
avec soi-même ; c'est ce qui fait que la pudeur n'est que
l'envers du désir, l'un et l'autre inévitablement
liés. Le voile fascine parce que, dans son double mouvement
il voile et il dévoile, évoquant par cette faculté,
la possibilité d'un rapport à l'au-delà caché.
Comme, dans le Temple de Jérusalem, le voile cachait au
fidèle le Saint des Saints, le voile hétérogénéise
le corps, c'est-à-dire, comme l'a montré G. BATAILLE,
l'érotise et le sacralise.
C'est pourquoi, constatant la permanence du voile dans les grandes
représentations de la figure archétypale de la Femme
- ISIS, ISHTAR, ASTARTE, MAYA, la Vierge MARIE...- Gertrude VON
LEFORT écrit que si "le voile est en ce monde le symbole
du métaphysique, c'est aussi celui de la féminité
: toutes les grandes circonstances de la vie féminine nous
montrent la figure de la femme sous un voile" (13).
Mais d'autres figurations peuvent évoquer le même
thème : "la femme est une île. FIDJI est son
parfum" (Guy LAROCHE). Dans cette célèbre annonce,
la femme est réduite à deux yeux qui surmontent
l'île et le flacon de parfum. L'objet est d'autant plus
désirable qu'il est, comme les îles bienheureuses
des Celtes ou celle des paradis de BOUGAINVILLE, de GAUGUIN, de
SEGALEN et de Jacques BREL, comme les utopies classiques, retranché
du monde d'ici-bas, "au-delà" des mers.
Une annonce (pour les maquillages Mary COHR) vend la mèche
: "Sûre d'être remarquée, tout en gardant
son mystère". Ou encore cette publicité pour
le parfum "MYSTERE" de ROCHAS : "Vous laissez tant
d'énigme derrière vous" montrant une femme
s'échappant de dos à travers plusieurs rideaux de
voiles noirs transparents.
La mise en scène du mystère : voilà la motivation
centrale, le thème autour duquel s'orchestrent en mille
variations tous les modèles publicitaires de la féminité.
Cette clef nous permet enfin de lire le message dont les gravures
et les photos de mode montraient le signifiant énigmatique.
Car il faut l'avouer, longtemps nous étions restés
perplexes devant la pétrification hautaine tant de fois
reproduite, de ces mystérieuses créatures. Tantôt
tsigane, tantôt vahiné, bayadère ou chef d'entreprise,
en tailleur comme en pantalon, en robe du soir comme en clochard
de luxe, à travers la multiplicité de toutes les
modes, c'est toujours le même être immuable qui est
représenté : personnage hiératique, inaccessible
au moindre trouble ou frémissement, surélevé
telles ces divinités d'Extrême-Orient à l'état
d'une "apathie" bienheureuse, dans laquelle on ne saurait
distinguer la plénitude de la vacuité.
La puissance du mannequin ne réside pas seulement dans
son identification physique avec l'idéal elliptique que
réalise si bien la gravure de mode et, dans une moindre
mesure l'art du photographe, idéal aristocratique, ascétique,
monacal, rêve d'échapper à la pesanteur et
à la matérialité. Mettre en scène
le mystère, faire un spectacle du secret, telle est la
recette, celle du "pouvoir d'expert" qu'analyse le sociologue
Michel CROZIER, comme celle du pouvoir de fascination féminine.
Les femmes des annonces publicitaires (ou tout au moins celles
qui illustrent un élément de sa mise en scène)
s'identifient à l'idéal baudelairien, à "Cet
être terrible et incommunicable comme Dieu (avec cette différence
que l'infini ne se communique pas parce qu'il aveuglerait et écraserait
le fini, tandis que l'être dont nous parlons n'est peut-être
incompréhensible que parce qu'il n'a rien à communiquer)"
(14).
Si la grande tentation humaine, son seul vrai désir consiste
à devenir "comme des dieux", la façon
plus spécifiquement féminine de manifester ce désir
est de mimer le signe - ou le simulacre - du mystère divin
; idole ou icône, selon sa transparence propre ou la capacité
du regard de le percer...
"C'est une espèce d'idole, stupide peut-être,
mais éblouissante, enchanteresse, qui tient les destinées
et les volontés suspendues à ses regards" écrit
Baudelaire de ce type d'image (14). La puissance proprement fascinante
du mannequin, c'est son impassibilité qui l'éloigne
tant de l'humaine condition, "son air froid qui vient de
l'inébranlable résolution de ne pas être ému"
(14).
Car les mannequins sont le pendant féminin des dandys,
ces êtres qui "n'ont pas d'autre état que de
cultiver l'idée du beau dans leur personne" (15) et
dont le culte de soi-même s'exprime par "le plaisir
d'étonner et la satisfaction orgueilleuse de ne jamais
être étonnée" (15).
Car l'étonnement provoqué est d'autant plus fort
qu'il est dissymétrique : la fonction de cette impossibilité
est bien de troubler ("un troublant parfum d'Amour et de
faste -VALENTINO"). Lorsqu'il n'est pas immobile, le mannequin
ne bouge pas, il danse ; lorsque son visage esquisse une expression,
ce n'est pas une émotion, mais du théâtre
sacré, et lorsqu'il apparaît dans un décor
pittoresque ou un costume particulier, c'est pour mieux manifester
son don d'ubiquité. Le mannequin de mode, icône ignorée,
est chargé de dire encore le mystère ontologique,
par un simulacre de mutisme, de signifier la présence paradoxale
de l'Absolu dans ce monde.
Dans une époque de suspension des valeurs et d'hégémonie
du paraître, au sein même de la société
du spectacle, cette tentative de maîtrise du paraître
témoigne d'une ultime tentative d'être : la protestation
esthétique. La beauté hiératique des femmes
de papier, dont la "gravité dans le frivole confine
au spiritualisme" (15) nous délivre un inestimable
message, il nous rend l'intuitive mémoire de l'art sacré
qu'est la mise en scène de la vie quotidienne : dans son
énigmatique mutisme, elle proclame, le plus explicitement
possible, que chaque fois que nous nous habillons, ou que nous
nous maquillons, nous revêtons le masque de la divinité.
Dans sa façon de traquer les désirs les plus fugitifs,
le miroir publicitaire permet de représenter toutes les
virtualités et les tensions qui animent notre société.
Les images que nous avons étudiées révèlent
la perturbation psychologique et sociale que subit l'économie
traditionnelle multimillénaire qui s'incarna dans le modèle
du couple formé par Ulysse et Pénélope. Cependant
ces troubles de la symbolique sexuelle masquent aussi la permanence
de certains thèmes mythiques. Les représentations
publicitaires laissent aussi apercevoir le socle d'une infrastructure
archétypale que nous n'oserons appeler l'éternel
féminin.
On l'a dit, le premier publicitaire fut l'antique serpent de la
Genèse, qui, pour répondre aux désirs d'Adam
et Eve -"vous serez comme des Dieux"- leur offrit une
créature - le fruit- comme moyen de cette déification.
Dans cette perspective, il est certain que toute publicité
est mensongère, quelles que soient les vérifications
du B.V.P. ...
Mais la manipulation n'est efficace que si elle sait trouver quelque
complicité chez ceux qu'elle manipule. Il n'est pas de
mensonge à l'état pur et "le diable porte pierre"
dit le proverbe.
C'est pourquoi dans son mensonge même, la publicité
est susceptible de nous révéler la vérité
de notre songe, c'est-à-dire que la déification
est la fin ultime du désir.
Dans la relation érotique,
la forme masculine de ce désir se manifestera par le mouvement
vers la divinité : activisme, quête initiatique ou
éternelle reconstruction des Tours de Babel, châteaux
de cartes des "Reich de mille ans", fusées-phallus
pointées vers le ciel...
La modalité féminine de ce désir est plus
directe : elle consiste à revêtir la figure hiératique
de la divinité. On se souvient de la répulsion qu'inspirait
à Baudelaire la femme "naturelle". Il faut que
par l'opacité de son apparence, l'image de la femme se
propose comme une énigme d'autant plus efficace qu'elle
sera avare d'indices : le mystère féminin est lié
à sa simplicité même. La passivité,
le secret, l'impossibilité de la mise en scène féminine
est une façon de se situer au centre axial, au moyeu immobilisé
de la zone du monde et de jouer ainsi une des figures de l'Absolu,
de construire un leurre de l'Au-delà, seul objet véritable
du désir.
Tous les thèmes dont use ou abuse la publicité -
femme fatale, femme-destin, sorcière, fée ou déesse
- toutes ces variations chatoyantes de la maya féminine
manifestent toujours le même symbole ambivalent de la figure
médiatrice, Lilith et Sophia, par son ambivalence même,
qui relève de ce caractère "fascinans et tremendum"
que Rudolph OTTO atttribuait au Sacré. La figure de la
Femme se propose toujours comme l'obstacle et le chemin de l'épreuve
initiatique.
NOTES
1. p. 149, C.G. JUNG, L'Ame et
la Vie, textes réunis et présentés par
7olande 3ACOBI, traduit de l'allemand par le Dr. R. CAHEN, Paris
: Buchet-Chastel, 1965, 534 p.
2. Nous n'étudierons pas ici les images de la femme construites
pour réveiller le désir masculin, telles qu'elles
peuvent s'étaler dans les publications masculines spécialisées.
3. Dans ces deux exemples on se souviendra que s'il s'agit de
présenter des sous-vêtements masculins, ce sont des
femmes qui les achètent. Ce qui peut expliquer la façon
ironique dont est traitée l'image de l'homme.
4. Bénédicte LAVOISIER, Mon corps ton corps leur
corps : le corps de la femme dans la publicité. Paris
: éd. Seghers, 1978.
5. Dé-négation : "procédé par
lequel le sujet, tout en formulant ses désirs, pensées
et sentiments jusqu'ici refoulés, continue à s'en
défendre en niant qu'ils lui appartiennent".
6. GRISELIDIS est un fabliau qui raconte comment une jeune fille
épousée par un roi qui l'éprouve, montre
l'infaillibilité de son amour, en abandonnant dès
le jour de son mariage, bijoux, parure, plaisirs, enfants, beauté
et santé.
(cité p. 14-15 in Evelyne SULLEROT, Histoire et mythologie
de l'amour : huit siécles d'écrits féminins.
Paris : Hachette, 1974 .
7. Si l'on accepte l'interprétation que son mystérieux
auteur est effectivement une femme.
8. La béguine anonyme ou la béguine française,
Dits de l'âme, cité p. 69 par Evelyne Sullerot,
op. cit.
9. Edgard MORIN, La Rumeur d'Orléans. Paris : éd.
du Seuil, 1969.
10. Encore que cette position du regard face à face soit
exceptionnelle et courte. Exceptionnelle, car le regard de la
séduction amoureuse est plutôt un regard de côté,
"à la dérobée", le face à
face n'étant que l'apogée du jeu amoureux. Courte,
car on ne peut sans impudeur prolonger indéfiniment la
contemplation, à travers son regard, de l'âme du
partenaire et très vite, tel un miroir opaque, son oeil
nous renvoie à l'image de nous-même.
11. Relation mimétique (cf. René GIRARD, Mensonge
romantique et vérité romanesque. Paris : Grasset,
1961.
12. Evelyne SULLEROT, op. cit.
13. p. 12 - Gertrude VON LEFORT, La femme éternelle.
Paris : Cerf, 1948. Trad. de l'allemand par André BOCCON-GIBOD.
14. p. 176-177 - Charles BAUDELAIRE, "Le peintre de la vie
moderne" in Ecrits sur l'Art, tome II. Paris : Gallimard
et Librairie générale française, 1971.
15. p. 172-173 - Charles BAUDELAIRE, op. cit.
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