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La Toussaint, Samain et Halloween "
(in "L'Interceltique",
journal du Festival Interceltique de Lorient, automne 1997)
Traduction portugaise
de Marie-Eve LETIZIA (format
PDF)
Depuis deux ans, Halloween
est arrivé chez nous avec la rapidité d’une opération
bien huilée. Il y a deux ans les citrouilles évidées
étaient sorties des pubs irlandais ; maintenant, c’est
tout le marché de Halloween avec ses déguisements,
ses accessoires qui envahissent l’imaginaire des enfants ; derrière
l’opération de marketing, il y a une fête qui nous
vient du fond de la mémoire celtique.
Loin d’être une invention d’intellectuels en mal
de fantasmes culturels, l’imaginaire celtique possède une
réalité indéniable. Il vit sous nos yeux.
Il suffit d’être attentif à ses rythmes et à
ses images, venus du fond des âges. La plupart des fêtes
qui ponctuent encore notre calendrier remontent à de vieilles
célébrations médiévales qui étaient
elles-mêmes, le résidu assimilé par le christianisme
des vieux cultes celtiques. Des mythes accompagnaient ces fêtes.
Ils étaient primitivement la base des croyances religieuses
des peuples celtiques. Grâce aux mythologues, on commence
à mieux comprendre leurs étranges résonances.
Si les Bretons donnent
à novembre le nom de miz du, le « mois noir
», c’est parce que le déclin du soleil et l’envahissement
de la nuit marquent la fin de la saison claire et le début
de l’hiver. Dans l’intervalle des deux saisons (le 1er novembre)
se situe une fête que les irlandais nommaient Samain. Au
fil du temps médiéval, cette fête est devenue
la Toussaint précédant la commémoration de
tous les Trépassés (2 novembre). Pourquoi ?
La nuit du 1er au 2
novembre marquait, pour les anciens Celtes, le début d’une
nouvelle année. Ils pensaient que cette nuit-là,
les portes de l’autre monde étaient ouvertes. Ainsi, les
vivants pouvaient impunément pénétrer dans
l’au-delà, tandis que les revenants et les fées
envahissaient pour un temps le monde des humains. Cet échange
entre les deux mondes, cette circulation des âmes, marque
les nombreuses légendes de la Toussaint. On peut même
dire qu’il est au cœur de tout l’imaginaire celtique.
Dans un ancien texte
mythologique irlandais intitulé La Maladie de Cuchulainn,
Samain est la date fatidique au cours de laquelle le héros
Cuchulainn veut capturer deux oiseaux blancs sur un lac. Sans
se méfier, il lance son javelot qui traverse l’aile d’une
de ces créatures mais les deux oiseaux lui échappent
et disparaissent sous l’eau. Alors Cuchulainn se désespère
et s’endort. Deux femmes viennent vers lui et le battent au point
de le laisser dans un état léthargique pendant un
an. Les deux oiseaux, ou plutôt les deux femmes-oiseaux,
étaient des fées, c’est-à-dire des déesses
de l’autre monde qui venaient se venger sur Cuchulainn de l’injure
qu’elles avaient subie. C’est ainsi qu’à Samain, moment
fatidique, le héros Cuchulainn a rencontré les déesses
de l’autre monde, pour son malheur.
Ce vieux récit
où l’on a reconnu au passage le thème du Lac
des cygnes rendu célèbre par le ballet de Tchaïkovsky,
témoigne de la survivance médiévale des vieilles
croyances celtiques de Samain. Naturellement, le christianisme
médiéval allait chercher à s’approprier cette
vieille fête celtique. En 737, le pape Grégoire III
eut l’idée d’une office en l’honneur de tous les saints
qui ne pouvaient être fêtés dans l’année.
L’idée de la Toussaint était née mais pas
encore la date. C’est seulement en 837 que Louis le Débonnaire
ordonna que cette fête de tous les saints fût célébrée
le 1er novembre en Gaule et en Germanie. Le jour des morts (ou
commémoration des défunts) est d’institution plus
tardive encore puisqu’il remonte à la fin du Xème
siècle lorsqu’un abbé de Cluny invita tous ses couvents
à prier le 2 novembre pour les âmes du Purgatoire.
Pour le christianisme, les deux fêtes des saints et des
morts sont bien distinctes mais, dans l’esprit populaire, la Toussaint
et la Fête des Morts se confondent. Elles ne font que recouvrir
les restes de la vieille fête celtique des revenants ou
des fées.
De nos jours, la nuit
de la Toussaint au 2 novembre reste riche de légendes archaïques.
En Bretagne, la crainte du « Char de la Mort » hante
encore parfois les esprits. « La légende de la
mort chez les Bretons armoricains » d’Anatole Le Braz
fourmille de contes, légendes et anecdotes sur ce char
mystérieux, lancé à toute vitesse dans un
bruit infernal, vide de conducteur et de passagers, que les voyageurs
égarés rencontrent pour leur malheur. On dit en
effet que ce char est celui de la Mort (Ankou en breton)
et qu’il emporte tous ceux qui le verront.
La fête américaine
de Halloween, dans la nuit du 31 octobre au 1er novembre, rejoint
très directement la vieille mémoire celtique des
revenants de Samain. Ne dit-on pas qu’il est possible de voir
ce jour-là les sorcières voler sur leurs balais,
à la lueur de la lune ? Déguisés en «
esprits de la nuit » pour évoquer les âmes
des morts de retour parmi les vivants, les enfants font le tour
des habitations tout en brandissant des citrouilles illuminées
par des bougies. Bien qu’elle soit devenue le domaine réservé
des enfants déguisés en sorcières, Halloween,
continue d’entretenir tous les frissons, particulièrement
lorsqu’elle se décline en adaptations cinématographiques
délirantes. C’est aussi à Halloween qu’apparaît
sur terre E.T. l’extra-terrestre dans le film de Steven Spielberg.
Un pur hasard ? Non, pas vraiment, car l’âme celtique n’est
pas morte dans nos mythes modernes. Elle vit de tous ses feux,
infernaux parfois, magiques toujours.
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