La prise
en compte du rôle de l'imaginaire dans la constitution et
le maintien de la vie sociale ne pouvait être que progressive
et partielle, dans la sociologie contemporaine, compte tenu des
handicaps que cette discipline devait (et doit) surmonter et.
qui ont trait aux conditions qui ont présidé à
sa naissance et à son développement. Ces handicaps
me semblent se ramener à trois :
1. Recherche d’une causalité de type linéaire
Fascinée par le modèle de la causalité mécanique,
la sociologie qui aurait voulu s'appeler, ne l'oublions pas, physique
sociale fut, à partir de DURKHEIM surtout, et particulièrement
en France, à la recherche d'une méthodologie inspirée
de la physique classique et susceptible d'expliquer un phénomène
social en découvrant sa cause objective. Si les phénomènes
sociaux sont "des choses" c'est-à-dire des faits
objectifs, extérieurs aux consciences individuelles, ou
plutôt s'il faut les traiter comme tels, il est normal,
ainsi que le recommande Durkheim, que leur cause déterminante
doive être recherchée parmi les faits sociaux antécédents
et non à partir des états de la conscience individuelle.
Où trouver cette cause déterminante, sinon dans
ce que Durkheim appelle "la constitution du milieu social
interne", c'est-à-dire dans des phénomènes
morphologiques, tels que le nombre des unités sociales
ou le degré de cohésion, appelé aussi "degré
de concentration de la masse ?". Même si, par ailleurs,
Durkheim insiste sur l'importance des représentations collectives
et de la conscience collective, il réifie passablement
ces instances et il écarte délibérément
l'intentionnalité propre aux acteurs sociaux : "il
faut étudier les phénomènes sociaux en eux-mêmes,
dit-il, indépendamment des sujets conscients qui se les
représentent" (1). Cet objectivisme marquera profondément
notre tradition sociologique.
2. Le deuxième handicap vient d’une certaine interprétation
du marxisme dont MARX et surtout ENGELS sont en partie responsables
et qui consiste à considérer qu'une catégorie
privilégiée de faits, en l'occurrence les faits
économiques, déterminent en toute hypothèse
et en dernière instance, l'ensemble des phénomènes
sociaux.
Aussi bien les rapports sociaux noués dans le travail,
les institutions juridiques et politiques, que les représentations
idéologiques, l'art, la littérature ou la religion.
Ceci devrait conduire à la théorie de la conscience-reflet
sur laquelle il est inutile d'insister ici et qui est devenue
plus ou moins caduque, ainsi qu'aux oppositions binaires bien
connues : base réelle/idéologie, infrastructure/superstructure.
Cette recherche d'un facteur prédominant, dans l'explication
sociologique, ne doit pas, d'ailleurs, être imputée
au seul marxisme. Nous disions à l'instant que Durkheim
tendait à faire de certains facteurs morphologiques des
facteurs prédominants et force est de constater que bien
d'autres facteurs ont été avancés dans l'histoire
des explications sociologiques : le climat, la race, l'espace
géographique, le patrimoine génétique etc.
3. Le troisième handicap enfin, qui n'est pas exclusif
des deux autres, est le caractère "holiste" qu'a
pris la sociologie au dix-neuvième siècle. Dans
son livre La tradition sociologique (2) Nisbet nous dit,
d'une manière d'ailleurs trop systématique, que
la première sociologie, à la suite de penseurs comme
Joseph De Maistre, Bonald, et surtout Auguste Comte, se serait
constituée en réaction contre l'individualisme des
"Lumières" et aurait développé
une conception "holiste" de la société,
d'essence conservatrice : dans cette perspective les individus
apparaîtraient comme mus par des forces sociales qui les
dépassent, des structures qui leur préexistent et
qu'en conséquence, leurs motivations, ce qui constitue
l'intentionnalité propre des acteurs, disparaîtraient
de l'horizon explicatif de la sociologie.
On retomberait alors dans le premier cas de figure, la prédominance
de l'explication objectiviste.
Recherche d'une causalité linéaire, extériorisante
et objectiviste, obsession positiviste des "faits bruts",
recherche d'un facteur prédominant, nous avons là
tous les ingrédients qui auraient pu pousser la sociologie
à considérer comme négligeables les signes
et les symboles, les images et les mythes, les idéologies
et les religions.
Heureusement les choses n'ont pas été aussi simples.
Je voudrais montrer que, même dans une sociologie à
dominante objectiviste et "holiste", la prise de conscience
de l'importance du symbolisme social, voire de l'imaginaire social
ne s'est pas trouvée complètement absente, et cela
dès le début, et n'a fait par la suite que s'amplifier.
J'insisterai sur les points suivants :
- découverte du caractère symbolique de l'action
sociale.
- rôle dynamique de l'idéologie et de l'utopie.
- importance des mythes dans la vie sociale.
Il est significatif que Durkheim
lui-même, dans son dernier ouvrage, Les Formes élémentaires
de la vie religieuse ait perçu l'importance du symbolisme
social : un groupe social, nous dit-il, a besoin de se représenter
son unité sous forme sensible, c'est-à-dire a besoin
de se symboliser ; la formation même de la conscience collective
suppose la médiation de signes qui permettent la communion
humaine "c'est en poussant un même cri, en prononçant
une même parole, en exécutant un même geste que
les individus se mettent et se sentent d'accord"... ; ..."sans
symboles les sentiments sociaux ne pourraient avoir qu'une existence
précaire" (3). Ces symboles sociaux font partie intégrante
de la représentation que le groupe se fait de lui même
: "la vie sociale, ajoute Durkheim, sous tous ses aspects et
à tous les moments de son histoire, n'est possible que grâce
à un vaste symbolisme" (4). Les croyances, les rites
d'une société doivent être interprétés
symboliquement : les objets vénérés (plantes,
animaux) renvoient à quelque chose d'autre dont ils ne sont
que la figure. Ce quelque chose d'autre est ce que Durkheim appelle
le sacré, c'est-à-dire, pour lui, l'expression de
la conscience collective. Il nous dit aussi que ce symbolisme est
objectif, en ce sens qu'il crée une véritable communauté
entre les membres d'un groupe et qu'une société ne
peut s'établir et subsister que si elle se constitue comme
communauté symbolique. Cette analyse restera un acquis important
pour toute l'école sociologique française, mais elle
me semble comporter deux difficultés que je formulerais ainsi
:
- épuise-t-on la signification du symbolisme en mettant
à jour ses implications sociales ? Aujourd'hui nous pouvons
répondre non, à l'encontre d'un certain sociologisme
qui n’est pas tout à fait mort : le symbolisme n'est pas
d'origine purement sociale.
- par ailleurs Durkheim tend à identifier l'objectivité
du symbolisme social avec sa rationalité.
Or il s'agit
de deux questions totalement différentes.
Marcel Mauss approfondira les remarques durkheimiennes sur le
symbolisme social ; ainsi il dira "Voilà longtemps
que nous pensons que l'un des caractères du fait social,
c’est précisément son aspect symbolique" (5).
Pour Marcel Mauss, le cri, le chant, le rite, tous les gestes
humains sont des signes et des symboles qui traduisent la présence
du groupe ; plus que l'activité de l’esprit individuel,
celle de l’esprit collectif est symbolique, ce qui lui permettra
d'affirmer que la vie sociale est un "monde de rapports symboliques".
Cependant beaucoup d'équivoques demeurent dans la manière
dont Durkheim et Mauss conçoivent le rapport entre symbolisme
et société ; dans la logique de leurs postulats
sociologistes, ils ont été conduits à élaborer
une théorie purement sociologique du symbolisme, c'est-à-dire
à ne voir dans le symbolisme qu’un pur produit social,
un effet de la société, les symboles étant
considérés comme nécessaires à la
communication humaine.
Or, à ce point, un renversement
de perspective s'imposait, car le symbolisme est moins un effet
de la société que la société n'est un
effet du symbolisme. C'est ce qu'affirmera avec perspicacité
Claude Levi-Strauss dans son Introduction à l’oeuvre de
Marcel Mauss" (6) : selon lui, il ne faut pas "élaborer
une théorie sociologique du symbolisme", mais "chercher
une origine symbolique de la société" ; ce renversement
permettait de considérer la pensée symbolique et mythique
comme véritablement fondatrice du lien social et de concevoir
une culture "comme un ensemble de systèmes symboliques
au premier rang desquels se placent le langage, les règles
matrimoniales, les rapports économiques, l'art, la science,
la religion. Tous ces systèmes visent à exprimer certains
aspects de la réalité physique et de la réalité
sociale et, plus encore, les relations que ces deux types de réalité
entretiennent entre eux et que les systèmes symboliques eux-mêmes,
entretiennent les uns avec les autres" (7). Le terrain était
déblayé pour accorder au mythe et au symbole une place
centrale dans la compréhension de la vie sociale. Cependant
Claude Lévi-Strauss avait tendance à ne voir dans
les mythes, les représentations collectives, les croyances
religieuses, que des "rationalisations de réalités
cachées et plus essentielles" : il se défiait
des significations subjectives que les hommes accordent à
leur vie sociale ; ainsi, dans son Essai sur le don et par
laquelle les indigènes Maori expliquent leur système
d'échanges ; il estime que l'ethnologue se laisse mystifier
par l'indigène, s'il cherche l'explication d'un phénomène
dans les élaborations conscientes, et non pas dans les structures
mentales inconscientes, comme il le préconise.
Or pourquoi écarter a priori les significations conscientes
que les acteurs donnent de leur conduite ? Il revenait à
la sociologie compréhensive allemande d'insister sur ce point
et donc de réhabiliter l'importance des contenus de conscience
(idées, images, croyances religieuses) pour une bonne compréhension
des phénomènes sociaux. L'exemple le plus célèbre
en est, bien sûr, l'étude de Weber sur L’Ethique
protestante et l’esprit du capitalisme (8), où il montre
comment les conséquences éthiques du Calvinisme (l'ascétisme
séculier des puritains) ont pu, dans une conjoncture historique
précise, modeler des comportements économiques.
Parallèlement, beaucoup d'ethnologues (Maurice Leenhardt
pour la Nouvelle Calédonie, Marcel Griaule pour les Dogons,
Roger Bastide pour les Amériques Noires) s'apercevaient du
rôle central que jouaient le sacré et le mythe dans
les sociétés qu'ils étudiaient ; ainsi Roger
Bastide pouvait écrire dans Les religions africaines du
Brésil : "une civilisation ne prend son sens véritable
que si on la saisit à travers sa vision mythique du monde
qui en est plus que l'expression ou la signification, qui en constitue
véritablement le support". Et il ajoutait : "nous
pensons qu'il faut réserver une place privilégiée
au symbolisme dans toute interprétation vraiment sociologique
des interpénétrations de civilisations" (9) et
il rêvait d'une synthèse harmonieuse entre les deux
sociologies violemment opposées depuis Dilthey, celle du
positivisme et celle de la compréhension. Aujourd'hui, aucun
sociologue, quelle que soit sa préférence épistémologique,
ne mettrait en doute le caractère symbolique de l'action
sociale, c'est-à-dire le fait qu'elle soit orientée
par des significations, des intentions, qui elles- mêmes renvoient
à l'ensemble des règles, normes, valeurs qui constituent
une culture. Il faudrait d'ailleurs distinguer dans l'action sociale,
comme le fait Paul Ricoeur, un symbolisme constituant et un symbolisme
représentatif (10). Un symbolisme constituant d'abord : toute
action sociale, structurée par les règles de
l'échange réciproque, est signifiante et symbolique : ce que les hommes échangent ce sont, outre des biens et
des femmes, essentiellement des signes : ce symbolisme est immanent
à l'action ; en effet je ne peux comprendre une action, comme
acteur ou spectateur, qu'autant que je peux la replacer dans l'ensemble
des règles, conventions, croyances qui forment une culture
; je dois être en possession d'un code culturel pour saisir
le sens d'une action sociale.
Par exemple je ne peux interpréter
le geste de lever le bras comme geste de salutation qu'en fonction
d'une règle symbolique, elle-même partie prenante d'un
ensemble codé ; dans ces conditions le symbole est bien,
d'abord, "l'interprétant d'une conduite" ; il permet
"la lisibilité de l'action". Mais il y a également
un symbolisme représentatif constitué par l'ensemble
des représentations qui naissent de l'interaction
humaine : l'action se représente "dans la mesure où
elle se dit" et dans "la mesure où elle peut s'écrire"
; elle devient alors texte et le texte se détache de l'action
; il demande à son tour à être interprété,
déchiffré selon une méthode d'interprétation
propre à telle ou telle discipline ; "l'interprétant
devient l'interprété". Ces deux symbolismes sont
complémentaires dans la mesure où tout symbolisme
constituant donne naissance à des représentations
et où toute représentation a sa source dans l'action
humaine : la solidarité qui existe, dans la religion, entre
le mythe et le rite, en est l'exemple le plus simple.
Cependant, tous les symboles
représentatifs n'appartiennent pas à une catégorie
unique et ne sont pas à traiter de la même façon
; certes ils peuvent avoir en commun d'être produits par une
société et une culture particulières et, à
ce titre, comporter tous une part de contingence et d'arbitraire
: en ce sens leur signification est toujours le résultat
d'un consensus historiquement et sociologiquement limité
; mais la part d'arbitraire peut être plus ou moins importante
; nous croyons utile de distinguer, avec G. Durand, les signes choisis
arbitrairement (signes du langage par exemple), et donc purement
indicatifs, les allégories (non arbitraires mais qui restent
de l'ordre de la convention) et les symboles proprement dits qui
ne sont ni arbitraires ni conventionnels, parce que le lien entre
signifiant et signifié est un lien de nécessité
; dans le cas du symbole "le signifié n'est plus du
tout présentable", il est inaccessible ; il ne peut
se manifester justement que dans le signifiant sensible qui en constitue
l'épiphanie et qui en dévoile partiellement le sens
: "le symbole en dernier ressort ne vaut que par lui-même
(11). Ces distinctions sont difficilement acceptées par beaucoup
de sociologues qui ne veulent voir dans le symbolisme social qu'un
simple code, une pure convention ou le résultat d'un consensus.
Cela vient sans doute qu'ils sont obnubilés par les variations
culturelles des symboles ; ainsi dans une conférence sur
le symbolisme social F.A. Isambert écrit : "ici le noir
qui semble exprimer naturellement la tristesse symbolise le deuil
et là ce sera le blanc".
Dans les contes africains, c'est le lièvre qui symbolise
la ruse, tenant le rô1e du renard chez nous". Il refuse
bien sur le concept d'archétype et considère comme
arbitraire le choix que fait une culture dans l'arsenal symbolique
disponible ; en définitive on en revient au durkheimisme
: le symbole est un pur produit social : "on en arrive alors,
dit-il, à considérer comme premier ce qui pouvait
d'abord paraître second, à savoir le consensus sur
le sens du symbole. Loin d'être une reconnaissance en commun
d'un lien symbolique naturel, le consensus doit être tenu
pour constituant de ce lien symbolique lui-même. La sélection
parmi tous les rapports symboliques possibles, le choix du mode
de représentation de l'objet-symbole, sont autant du ressort
de l'arbitraire culturel que le caractère contingent du
son et des mots" (12). Le symbole ne serait que "pacte
social".
Sans doute le sociologue n'a
pas comme tel à prendre parti sur l'existence des archétypes,
question qui concerne d'abord le psychologue, l'anthropologue ou
le philosophe, mais pourquoi refuser a priori l'existence de constantes
dans les productions de l'imaginaire ? C'est une question qu'une
sociologie comparative peut traiter empiriquement. Pourquoi surtout
refuser a priori que, par delà la pure convention sociale
ou la relativité culturelle, il ne puisse y avoir universalité
des symboles ou des structures mythiques ? Les sociologues devraient
au moins laisser la question ouverte. C'est ce que font heureusement
un certain nombre d'entre eux, comme, par exemple François
Bourricaud dans l'article "symbolisme social" du Dictionnaire
de Sociologie et l'on peut considérer comme un acquis
positif l'importance que la plupart des sociologues contemporains
accordent, en tout état de cause, au symbolisme social comme
à l'imaginaire social.
Je vais suivre maintenant une autre piste qui nous permettra
de rencontrer, d'une autre manière, le concept d'imaginaire
social ; c'est celle ouverte par Marx à propos de l'idéologie
et poursuivie par la sociologie de la connaissance. Pour simplifier
je partirai de la définition la plus courante de l'idéologie,
considérée comme une représentation plus ou
moins déformée de la réalité sociale
en rapport avec la position et les dispositions particulières
des acteurs sociaux ; c'était, nous l'avons vu, dévaloriser
ces représentations (systèmes d'idées ou systèmes
d'images) que d'en faire un pur reflet de certaines conditions économiques
et sociales ; sans doute il y avait pour Marx des degrés
dans la distorsion propre à l'idéologie : la religion,
par exemple, était par excellence idéologie, reflet
fantastique de la réalité, mais toutes les productions
de la conscience (art, littérature, philosophie et même
science) étaient tant soit peu saturées d'idéologie.
Il était dans ces conditions
difficile d'apprécier correctement le poids propre des idées,
des rêves, des mythes, des croyances dans la dynamique sociale.
Des marxistes aussi importants que Gramsci ou Ernst Bloch en prendront
conscience et s'efforceront de reconsidérer le rôle
social et historique des facteurs culturels, en particulier des
croyances religieuses. 7e ne citerai qu'un texte de E. Bloch tiré
de son Thomas Münzer : "si l'on veut saisir réellement
les conjonctures et les virtualités de l'époque, il
faut nécessairement tenir compte à côté
des facteurs économiques d'un autre besoin et d'un autre
appel. Car si les appétits économiques sont bien les
plus substantiels et les plus courants, il ne sont pas les seuls
ni, à la longue, les plus puissants ; ils ne constitueront
pas non plus les motivations les plus spécifiques de l'âme
humaine, surtout dans les périodes ou domine l'émotion
religieuse...
On voit toujours agir, non seulement de libres décisions
volontaires, mais aussi des structures spirituelles d'une importance
absolument universelle et auxquelles on ne peut dénier
une réalité au moins sociologique. Quel qu'il soit,
l'état du mode de production dépend par lui-même
de complexes psychologiques et moraux plus vastes qui exercent
en même temps leur action déterminante, et principalement,
comme l'a montré Max Weber, de complexes d'ordre religieux...
Il faut enfin ajouter l'influence à longue échéance
qu'exerce le processus spirituel et religieux, à travers
lequel l'espèce humaine fait sa propre éducation..."
(13).
Là encore un renversement s'est opéré. Tout
d'abord, face à une conception linéaire de la causalité,
qui voulait à tout prix poser une infrastructure ou un
facteur dominant, s'est affirmée la pluri-dimensionnalité
de la réalité sociale : tout changement social est
aujourd'hui considéré comme le résultat d'une
multitude de facteurs, structurels et culturels, qui agissent
et rétro-agissent les uns sur les autres: les travaux de
G. Gurvitch, G. Balandier ou E. Morin en sont en France la plus
patente illustration.
Par ailleurs, en publiant en
1929, son ouvrage Idéologie et Utopie, Karl Mannheim,
héritier de la réflexion marxiste sur l'idéologie,
mettait en lumière le caractère constituant de l'imaginaire
social.
En effet, il s'apercevait qu'on ne pouvait rendre compte du rôle
de l'idéologie dans la constitution du lien social en insistant
seulement, comme Marx l'avait fait, sur la fonction de renversement (l'image de la caméra obscura, l'idéologie comme reflet
fantastique et inversé de la réalité sociale)
ou sur la fonction de légitimation de la domination d'une classe ou d'un pouvoir ; l'idéologie a un rôle
plus fondamental, plus fondateur, celui d'intégrer les individus
les uns aux autres dans un groupe ; l'idéologie est à
comprendre à partir du caractère symbolique de l'action
sociale, dont nous avons parlé plus haut : un groupe ne peut
se constituer sans produire une image de lui-même, sans se
mettre en scène, se représenter ; là s'origine
la théâtralité du social. Dans cette image prédominent
les commencements, la période créatrice et fondatrice,
et la mémoire collective perpétue, par delà
l'effervescence des débuts, l'énergie initiale. Aucun
groupe ne se constitue donc sans se représenter son rapport
à l'origine, sans élaborer un mythe fondateur, gage
de la durée dans le temps du consensus social. C'est ce que
Mannheim veut signifier en parlant de la fonction conservatrice
de l'idéologie : mais cette fonction conservatrice n'est
pas la seule : comme le mythe, qui n'est pas seulement récit
des origines mais également modèle exemplaire pour
l'action à venir, l'idéologie n'est pas uniquement
justification de l'existence du groupe : elle est aussi dynamisme
collectif, projet mobilisateur de l'action ; elle tend à
se schématiser en croyances plus ou moins stéréotypées
que les membres du groupe acceptent comme allant de soi et qui n'existent
qu'en vue de l'efficacité sociale ; le problème critique
ne se pose pas encore ; le critère du vrai et du faux n'est
pas le critère premier de l'idéologie ; elle doit
d'abord être efficace. Le danger, bien sûr, c'est la
dégénérescence, la rigidité, voire la
sclérose de l'idéologie, facilement intolérante
et incapable de s'adapter aux situations nouvelles ; d'où
la nécessité aussi pour l'idéologie de se dissimuler,
de devenir fausse conscience afin de permettre au pouvoir de maintenir
sa domination ; là nous retrouvons la problématique
marxiste bien connue. C'est pourquoi, face à l'idéologie,
Mannheim croit nécessaire de poser un autre pôle de
l'imaginaire social qu'il appelle l'utopie : l'utopie entendue
au sens de projet imaginaire d'une société autre,
quels que soient par ailleurs les éléments sur lesquels
insiste le projet utopique (sexualité libertaire ou ascétique,
propriété collective des biens réalisée
soit dans de petites communautés autogestionnaires soit par
soumission à une bureaucratie d'Etat, religion autre pouvant
mener à un athéisme radical ou à une communion
religieuse nouvelle etc.).
Mannheim insiste sur la fonction
subversive de l'utopie, en opposition avec la. fonction conservatrice
de l'idéologie : l'utopie conteste ce qui existe en visant
un "nulle part". On sait les prolongements auxquels, dans
la sociologie contemporaine, a donné lieu l'étude
de l'utopie au sens large (étude des millénarismes,
étude de ces micro-sociétés que sont les communautés
utopiques dérivées des visions de More, Fourier, Cabet,
Owen etc.). Dans un livre intitulé Sociologie de l’espérance (14), Henri Desroche tente une synthèse de toutes ces études
et n'hésite pas à consacrer tout un chapitre théorique
aux différents constituants de l'imagination collective.
On peut s'interroger sur le caractère à mon avis
trop statique et trop rigide de l'opposition idéologie-utopie
: les formes de l'imagination collective ne sont pas toutes réductibles
à ces deux pôles qui ne sont, en définitive,
que des types-idéaux il y a plusieurs types d'utopies comme
il y a plusieurs types de millénarismes. Par ailleurs,
s'il s'agit bien là de deux directions fondamentales de
l'imaginaire social, elles s'impliquent dialectiquement et ne
sont pas étrangères l'une à l'autre ; il
est parfois difficile de dire si tel mode de pensée est
idéologique ou utopique, et l'idéologie la plus
répétitive ou la plus conservatrice peut comporter
une faille qui l'ouvre sur un avenir nouveau : Mannheim parle
d'ailleurs d'utopie conservatrice.
Parallèlement à une réorientation du concept
d'idéologie vers une sociologie de l'imagination collective,
devait se produire une réflexion de plus en plus approfondie
et des recherches nombreuses sur les rapports du mythe et de la
société.
L'affirmation de Claude Levi-Strauss, "les mythes nous apprennent
beaucoup sur les sociétés dont ils proviennent",
pourrait être le leitmotiv de tous ces travaux. Mais je
suis obligé de laisser de côté, ici, les travaux
des ethnologues sur le mythe, ceux de M. Leenhardt, de M. Griaule,
de C. Levi-Strauss, de L. De Heusch et de tant d'autres.
Dans la réflexion sociologique,
les premiers à utiliser le terme de mythe à propos
des sociétés contemporaines furent G. Sorel et Pareto
; dès 1921, Sorel écrivait "Les hommes qui participent
aux grands mouvements sociaux se représentent leur action
prochaine sous forme d'images de batailles assurant le triomphe
de leur cause. Je proposais de nommer mythes ces constructions"
(15).
Pour Sorel les mythes sont révolutionnaires, puisque, orientant
les passions des masses, ils visent à détruire l'ordre
ancien ; Sorel croit par ailleurs réhabiliter le mythe
en le considérant comme une force purement irrationnelle.
Victime de son bergsonnisme, opposant trop facilement rationalité
et irrationalité, il n'a pas aperçu la rationalité,
la logique particulière, de la pensée mythique.
En tout cas il a attiré l'attention sur l'importance, dans
les sociétés contemporaines, des mythes, et en particulier
des mythes politiques. De son côté, Mircea Eliade,
par delà ses investigations sur les mythes des sociétés
traditionnelles, faisait ressortir les survivances ou le camouflage
des anciens mythes dans nombre de productions de notre imaginaire
contemporain : art, littérature, mass-média, science-fiction
etc. Il est inutile d'insister, dans cet exposé, sur ces
recherches, tellement elles sont familières à notre
Centre.
Pour ma part, j'ai essayé de montrer les rapports qu'il
pouvait y avoir entre des thèmes mythiques très
anciens et certaines idéologies politiques contemporaines,
comme le national-socialisme et le communisme. A vrai dire l'étude
des mythes politiques était déjà bien avancée,
dans la sociologie, en France, puisque "Les Cahiers Internationaux
de Sociologie" publiaient, en 1962, les travaux d'un colloque
sur ce sujet. Cependant l'unanimité était loin d'exister
chez les sociologues, ni sur la définition de l'idéologie
politique, ni sur le rapport entre mythe et idéologie.
Aujourd'hui un accord se dessine sur la nature des grandes idéologies
politiques contemporaines (libéralisme, socialisme, nationalisme,
communisme, fascisme etc.). Elles apparaissent comme des formations
mentales propres à la modernité, c'est-à-dire
qu'en tant que projets rationnels concernant l'organisation politique
et sociale, elles ne pouvaient guère voir le jour avant
le développement de la science moderne et de la sécularisation.
Sans doute elles contiennent bien souvent un élément
sotériologique (elles promettent un salut et en ce sens
peuvent s'apparenter, du moins certaines d'entre elles, à
la religion). Mais elles semblent au premier abord très
étrangères à la pensée mythique. Ainsi
pour Jean Baechler, et aussi pour Alain Besançon, il n'y
a pas de mythe dans les idéologies ; une idéologie
politique ne peut se constituer qu'en éliminant les éléments
mythiques qui pourraient s'y introduire, car étant d'essence
politique et polémique, l'idéologie est un projet
rationnel, alors que le mythe, nous dit Jean Baechler, c'est "l'ensemble
des histoires qui racontent les origines d'un groupe humain, fondent
ses institutions et répondent aux questions essentielles
qui se posent aux hommes" (16).
Or il me semble - c'est du moins ce que j'ai essayé de
montrer - que l'on peut trouver dans ces idéologies des
traces mythiques très prégnantes, soit de figures
mythiques diverses (Faust, Prométhée, etc.) soit
de thèmes ou de structures à résonance salvifique,
comme le sont les scénarios messianiques ou millénaristes.
Par là elles se rattachent à des mythes eschatologiques
très anciens et il n'y a aucune raison de réserver
le qualificatif de mythique aux mythes d'origine ou de fondation.
L'étude du rapport entre la pensée mythique et les
idéologies politiques contemporaines est devenu un champ
très riche d'investigations de toutes sortes, aujourd'hui
largement balisé par les sociologues ou les anthropologues.
Claude Lévi-Strauss le remarquait, en passant, il y a trente
ans : "rien ne ressemble plus à la pensée mythique
que l'idéologie politique. Dans nos sociétés
contemporaines, peut être celle-ci a-t-elle seulement remplacé
celle-là" (17). Il semble bien que l'efficacité
et le dynamisme de l'idéologie politique lui viennent moins
de son apparence de démonstration rationnelle que d'une
énergie sous-jacente propre à la pensée mythique,
car le mythe est toujours "modèle exemplaire",
guide pour l'action, image mobilisatrice en même temps que
récit de ce qui s'est passé à l'origine.
Mais ce n'est pas seulement une réflexion sur l'idéologie
politique qui a permis à la sociologie contemporaine de rencontrer
la pensée mythique ; c'est une réflexion plus générale
sur la constitution du lien social qui a mis au premier plan le
rôle instituant de l'imaginaire et le rôle fondateur
du mythe. Les travaux de Georges Dumézil avaient d'ailleurs
préparé le terrain, puisque Dumézil fait du
mythe religieux, dans le contexte des sociétés indo-européennes
qu'il étudie, l'infrastructure fonctionnelle de ces sociétés.
II remarque que le récit mythique, plus que le récit
historique, constitue le socle fondamental de la réalité
sociale ; partant du pluralisme constitutif de toute société,
il constate qu'une société s'organise autour de trois
grandes fonctions : le travail, la guerre, le sacré ; mais
plus que l'étude empirique et historique de la réalité
sociale de ces fonctions, lui semble révélatrice la
mythologie ; car si ces trois fonctions existent plus ou moins chez
tous les peuples, seuls un certain nombre d'entre eux, les Indo-européens,
en ont tiré une idéologie, qu'il appelle tri-fonctionnelle,
et qui fait des trois fonctions "une représentation
du monde, une organisation des valeurs". C'est-à-dire
que l'organisation mythique est plus importante que l'organisation
sociale réelle. D'ailleurs, selon Dumézil, il n'y
a pas toujours corrélation entre l'organisation sociale réelle
et l'organisation mythique ; il peut y avoir, dans une société
où l'idéologie trifonctionnelle est affirmée,
effacement momentané de telle ou telle fonction dans la réalité.
Eh bien ! même dans ce cas, la connaissance de l'idéologie
tri-fonctionnelle permet d'éclairer nombre de pratiques,
de règles juridiques, d'institutions de ce peuple. Car, pour
Dumézil, l'imaginaire est véritablement principe de
compréhension, sinon principe fondateur ; grâce à
cette archéologie de l'imaginaire qu'est la méthode
comparative de Dumézil, mythologie, littérature, institutions,
langues s'éclairent mutuellement. Trois postulats, résume
G. Durand, traversent l'oeuvre de Dumézil : "toute intention
historique d'une société donnée se résout
en mythe ; toute société repose sur un socle mythique
diversifié ; tout mythe est lui-même un récital
de mythèmes dilemmatiques" (18). Gilbert Durand me permettra
de citer ici son article "Le social et le mythique" :
nul n'a oeuvré plus que lui pour faire prendre conscience
aux sociologues de l'étroite interdépendance qui existe
entre mythe et société. Dans cet article il s'interroge
sur la nécessité d'une topique sociologique, analogue
à la topique élaborée par la psychanalyse,
topique qui, chez Freud par exemple, essaie de dégager les
instances fondamentales de l'appareil psychique : le ça,
le moi, le surmoi. Or, de la même façon, le socle mythique
ne pourrait-il pas constituer, pour un groupe social donné,
le référent invariant, analogue en cela au "ça"
du psychanalyste ? Aucune société ne peut, en effet,
se passer de mythes régulateurs "qui émergent
périodiquement pour commémorer et restituer la société
en cause" (19). "Par exemple, nous dit Gilbert Durand,
il est frappant de repérer, dans les leçons légendaires
de l'histoire de France le mythe du juste héros injustement
vaincu par le sort. Vercingétorix en est le prototype. De
siècle en siècle le modèle se répète,
et qu'importe qu'il soit "emprunté" à d'autres
aires culturelles comme le Tristan de Chrétien de Troyes
ou l'Hercule gaulois cher au XVIème siècle. L'essentiel
tient dans la coriacité de la redondance : Roland à
Roncevaux, les Cathares à Monségur, Jacques de Molay
en place de Grève, Jeanne d'Arc à Rouen, Henri IV
et le poignard de Ravaillac, Louis XVI au Temple, Napoléon
à Sainte-Hélène, Hugo à Guernesey, Pétain
à 1’île d'Yeu, De Gaulle à Colombey" (20).
A partir de ce socle mythique, instance fondamentale de toute topique
sociologique, pourraient mieux se comprendre toutes les dérivations
et rationalisations qui modulent l'action des différents
groupes sociaux ou des sociétés globales, selon les
époques ; cette topique sociologique tiendrait compte aussi
des irruptions brutales et des relatifs effacements des séquences
mythiques, de l'opposition entre mythes latents et mythes manifestés,
comme des contradictions qui apparaissent dans le champ mythique
d'une même société ou d'une même époque,
mythe et contre-mythe se bousculant dans la psyché collective,
Dionysos rusant avec Prométhée ou Tristan avec Don
Juan.
Cette topique sociologique suppose, bien sûr, pour être
opératoire, une mythanalyse, mais ce n'est pas au CRI que
je vais exposer les principes et les difficultés de la
mythanalyse. Je dirai simplement que si le mythologue, ou le littéraire,
peuvent assez aisément définir un corpus de textes
et de mythes à partir desquels ils peuvent opérer
une mythanalyse, le sociologue se trouve devant la difficulté,
étant donné la diversité des formes d'expression
de la vie sociale (qu'est-ce qui n'est pas social ?), de circonscrire
un corpus ou un ensemble de données qui lui permettent
de dégager les dominantes mythiques d'un groupe, d'une
société, d'une époque. Il y a là,
il faut le dire, une difficulté réelle.
Gilbert Durand, dans un autre article (21), croit pouvoir aller
plus loin et élaborer une sociologie en profondeur qui
dégagerait les archétypes de la cité harmonieuse
et de l'équilibre social, un peu à la manière
de Dumézil, en partant des fonctions fondamentales du groupe
social humain. Il y a là une piste intéressante
qui tranche avec l'empirisme dominant de la sociologie contemporaine.
Partant du postulat que la vie sociale est plurielle et que l'harmonie
ne peut résulter que de l'équilibre entre des fonctions
ou des mythologèmes multiples, G. Durand va mettre en correspondance
cinq structures fonctionnelles qui définissent abstraitement
tout groupe social avec cinq ordres fondamentaux qui assurent
le remplissement de ces cinq structures fonctionnelles. Pour ce
faire, il emprunte au mathématicien René THOM, la
notion unitaire de "logos morphologique" définie
comme une structure permettant d'assurer à la fois l'unité
et la stabilité du phénomène étudié
; l'unité et la stabilité du tout sont assurées
pour leur part par un logos hiérarchiquement supérieur
dont le rôle est de constituer une synthèse dynamique
de l'ensemble. A ces logoi vont correspondre des images (mythoi)
et des individuations historiques (époi) susceptibles de
dérivations par rapport aux mythoi.
Quelles sont ces cinq "structures fonctionnelles" ?
Elles se répartissent en deux grandes classes, de deux
chacune, et d'une cinquième qui assure la synthèse
:
- Première classe (classe des persistances, des conservations)
* fonction prédatrice et ses structures de défense
et d'attaque ;
* fonction productrice et ses structures d'élaboration
et de culture des aliments ;
- Deuxième classe (classe de l'adaptation)
* fonction mercantile et ses structures d'échange, de dialogue,
de troc ;
* fonction pontificale (pontifex : le constructeur de ponts) avec
ses structures de rituel de
passage, de communication avec l'au-delà.
Ces quatre structures fonctionnelles en tension en appellent une
cinquième qui "assure la cohérence de leur
irréductible diversité et symbolise l'ensemble du
groupe tout entier" : c'est la fonction impériale
et les structures régaliennes qui lui sont afférentes.
A ces cinq structures fonctionnelles correspondent cinq "ordres"
fondamentaux ; ils orientent en profondeur l'imagination de la
cité humaine, et c'est pourquoi ils se révèlent
aussi bien par des événements historiques (époi)
que par des mythes (mythoi) ; quatre d'entre eux "se placent
sur un plan d'égalité comme les quatre points cardinaux
opposés des activités politiques et sociales"
; le cinquième est hiérarchique, il se place "au-dessus
et au-delà" des quatre autres. Leur désignation
se rattache ici au vocabulaire de la cité romaine, exemple
choisi parce que bien connu des historiens et des mythologues
et à égale distance des sociétés archaïques
et des sociétés modernes, mais ils constituent les
"cinq ordres archétypiques" de toute cité
humaine :
- l'ordre martial établi sur la tension entre "pulsions
de fuite, de peur et des impératifs d'agression" ;
- l'ordre patrimonial (ou quirinal) "constitué par
la dialectique entre pulsion consommatrice et censure productrice"
;
- l'ordre mercantile (ou mercurial) constitué par le conflit
entre pulsions de rapine, de vol et les institutions du don, du
troc, de l'échange ;
- l'ordre sacerdotal (ou pontifical) "constitué par
la dialectique du pouvoir magique et du pouvoir gnostique"
;
- l'ordre impérial (ou hiérarchique) qui "assure
la cohérence en une cité des quatre autres"
mais "connaît une tension interne entre les tentations
de la force dominatrice et la fonction régalienne par excellence
qui est l'autorité instauratrice de justice".
Il n'est pas possible d'entrer dans le détail de l'analyse.
Son originalité, si on la compare à d'autres bien
connues, comme celle de Georges Dumézil, réside
dans le rôle synthétique attribué à1'ordre
impérial ou hiérarchique face aux quatre autres
ordres et particulièrement à l'ordre pontifical
et sacerdotal. Une sociologie courante - durkheimienne - considère
que la légitimation de l'ordre social est normalement assurée
par les croyances et les rituels religieux et a donc tendance
à attribuer au "pouvoir spirituel" ce rôle
de synthèse, source du consensus et de la cohésion
sociale ; au contraire, ici, l'ordre religieux (sacerdotal) n'est
qu'un ordre parmi d'autres, à égalité avec
eux, et ne saurait donc prétendre à la légitimation
totale de l'ordre social ; ce rôle "synarchique"
est réservé, à l'ordre impérial qui,
de ce fait, acquiert une valence politico-religieuse propre et
n'a pas à recevoir d'ailleurs sa légitimité
; dans la cité romaine, il n'y a pas place pour un conflit
entre "le sacerdoce et l'empire" ; "l'empereur
réunit ce qui est en haut et ce qui est en bas"...
"le sens du "règne" chez les latins comme
chez tous les autres peuples c'est avant tout de maintenir...
la justice hiératique".
Ici toutes les traditions convergent
: "au jus romain fait écho - dans la tradition
rabbinique - le premier des commandements noachites : la justice.
C'est un leurre que de chercher la "légitimité"
d'un pouvoir suprême, royal ou impérial : c'est la
marque de ce suprême pouvoir que d'instaurer le légitime".
Dans l'Occident chrétien, déchiré par les luttes
entre le sacerdoce et l'empire, cette conception survivra à
travers l'idée gibeline, héritière de la tradition
romaine et l'impérium ; elle ne pourra plus être réalisée
après le déclin de la chevalerie médiévale
et la destruction de l'Ordre du Temple, mais le mythe de l'empereur
continuera de hanter la conscience occidentale.
Bien sûr la plupart des
sociologues, aujourd'hui, baignant dans l'idéologie démocratique,
exagèrent la césure qui existe entre les sociétés
traditionnelles et les sociétés modernes, entre l'Homo
hierarchicus et l'Homo aequalis, se méfient d'une telle
sociologie "archétypique". Et pourtant il semble
bien que l'on ait assisté, à travers les convulsions
du vingtième siècle, à des tentatives de restauration,
bien que caricaturales et totalitaires, de l'antique société
d'ordres.
Je voudrais souligner en terminant, la polysémie et les
ambiguïtés du concept "d'imaginaire social",
abondamment employé aujourd'hui - et c'est un signe positif
- par des sociologues d'horizons divers en travaillant dans des
domaines souvent très éloignés les uns. des
autres. Pour simplifier, je distinguerai trois significations
fondamentales :
- La première a trait à la dimension mythique
de l'existence sociale : c'est elle qui inspire les mythanalyses
sociologiques et conduit à mettre en lumière les
mythes dominants d'une époque, d'une culture, d'une nation,
d'une génération, littéraire ou artistique,
d'une classe sociale.
Inutile d'insister : elle inspire beaucoup de travaux de notre
Centre de Recherche et il serait fastidieux d'en énumérer
tous les exemples.
- la seconde se réfère à l'imagination
d'une société autre : elle est à l'oeuvre
dans les utopies, les millénarismes, les idéologies
révolutionnaires. C'est l'imaginaire de l'espérance,
auquel j'ai fait allusion tout à l'heure.
- enfin, la troisième et la plus récente peut-être,
vise l'imaginaire le plus moderne et le plus quotidien, imaginaire
à l'oeuvre dans les pratiques de tous les jours : le
paysage urbain, les objets les plus familiers. Elle est au centre
de récents travaux de nos collègues de l'université
de Paris V : G. Balandier, L.V. Thomas, M. Maffesoli, mais aussi
des travaux de Pierre Sansot et de son équipe. Ici même,
de sa manière inimitable, P. Sansot nous a déjà
entretenu de son approche de l'imaginaire. Je me garderai bien
de la paraphraser, encore moins de l'imiter. Je ne voudrais
que souligner ici l'originalité de sa démarche.
Selon lui, l'imaginaire intervient positivement dans la vie
quotidienne et y exerce un rôle constituant : ce qu'il
entend par imaginaire, c'est bien sûr le monde des images,
qui se démarque de l'univers du savoir, qui est un redoublement,
une représentation du monde, mais aussi le monde
des choses et des objets en tant qu'ils sont des formes sensibles
de sons, de couleurs que nous transfigurons par une sorte de
sublimation esthétique et surtout "un certain rapport
que je peux entretenir avec l'être et qui se manifeste
par un va-et-vient entre le présent et l'absent. Je ne
dis pas nécessairement la faculté de l'irréel,
mais la capacité d'outre-passer ce qui m'est présenté
par le sensible. Imaginer est alors assez proche d'inventer"
(22). P. Sansot insiste constamment sur la positivité
de l'imaginaire, fruit de la rencontre des choses et d'un sujet,
qui n'est pas seulement la projection sur les choses de nos
manques et de nos désirs, mais qui gît en quelque
sorte dans les choses et s'offre quotidiennement à nous.
Je dirai que si beaucoup d'entre nous, à la suite de
Gilbert Durand, avons une conception plus idéaliste de
l'imaginaire - idéaliste au sens kantien, en ceci que
nous insistons dans la création imaginaire, sur le pouvoir
structurant d'un sujet, individuel ou collectif - Pierre Sansot
représente la version réaliste de l'imaginaire
: il tend à identifier réel et imaginaire, ou
plutôt sensible et imaginaire, le sensible étant
ce qui nous affecte et retentit en nous : "à la
limite, écrit-il dans son dernier livre, je vois mal
comment distinguer le sensible et l'imaginaire puisqu'une situation
ne nous affecte qui si nous la jouons, fût-ce sur le mode
du drame, de la souffrance, de l'exil. Chaque individu, chaque
micro-groupe, chaque société prend plaisir à
modifier, à déplacer, inverser ce que les hasards
du monde et de l'histoire lui proposent. Une sorte de travail
diurne qui ressemble étrangement à celui du rêve
(23). L'imaginaire c'est l'épaisseur du visible, ce qui
en dit le sens ; et bien que ce soit le sujet qui dise le sens,
il s'agit d'un sens qui en quelque sorte s'impose à nous,
puisque les choses nous résistent, nous dérangent.
On sent que Pierre Sansot est fasciné par l'apparaître
des choses et que sa prédilection va plutôt vers
une description poético-sociologique que vers un savoir
conceptualisé. C'est pourquoi il fait l'éloge
de la description et parle de sociologie "figurative".
Je dirai en terminant qu'il est sain pour la sociologie de l'imaginaire
d'être plurielle, de baliser plusieurs pistes de recherche,
de circonscrire des domaines multiples et de susciter des méthodes
diverses. Cela peut-être une source de confusion dans les
termes employés ou de conflits épistémologiques,
mais ce peut-être aussi un gage de créativité.
NOTES
1. E. DURKHEIM, Les Règles
de la méthode sociologique, PUF, 1963, p. 28
2. R.A. NISBET, La Tradition sociologique, PUF, 1984
3. E. DURKHEIM, Les Formes élémentaires de la
vie religieuse, PUF, 1968, p. 330
4. Ibidem : p. 331
5. M. MAUSS, Sociologie et anthropologie, PUF, 1968, p.
294
6. Ibidem : p. IX à LII
7. Ibidem : p. XIX
8. Max WEBER, L’Ethique protestante et l’esprit du capitalisme,
Plon, 1964
9. Roger BASTIDE, Les Religions africaines du Brésil,
PUF, 1960, p. 12
10. P. RICOEUR, La Structure symbolique de l’action sociale
: actes de la 14ème CISR, Lille, 1977, p. 39-41
11. G. DURAND, L’Imagination symbolique, PUF, 1964, p.
8 à 10
12. F.A. ISAMBERT, Dimension sociale du symbole : actes
de la 14ème CISR, Lille, 1978, p. 15
13. E. BLOCH, Thomas Müanzer théologien de la révolution,
10/18, UGE, 1975, p. 79-80
14. H. DESROCHE, Sociologie de l’espérance, Calmann-Lévy,
1973
15. G. SOREL, Réflexions sur la violence, Marcel
Rivière, 1921, p. 32
16. J. BAECHLER, « De l’idéologie », Annales
n° 3, mai-juin 1972, p. 643.
17. C. LEVI-STRAUSS, Anthropologie structurale, Plon, 1958,
p. 231
18. G. DURAND, « Le social et le mythique : pour une topique
sociologique », "Cahiers Internationaux de Sociologie",
vol. LXXI, p. 294
19. Ibidem, p. 301
20. Ibidem, p. 302
21. G. DURAND, « La cité et les divisions du royaume
», Eranos Jahrbuch, 1977
22. P. SANSOT, « Imaginaire, vécu des pratiques
et des représentations » : texte dactylographié,
Equipe de Sociologie Urbaine, Grenoble, p. 2
23. P. SANSOT, Les Formes sensibles de la vie sociale,
PUF, 1986, p. 42.
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