

Ils ont fait l'objet, ces dernières décennies, de travaux et de publications qui ont contribué à les replacer dans leur environnement, à mieux comprendre leur inspiration et leur portée, et surtout à mesurer la profondeur de leur impact sur les grandes productions littéraires du XVIe siècle.
Si certaines de ces oeuvres sont aujourd'hui largement diffusées (comment ne pas évoquer la notoriété et les éditions dans le monde entier de l'Eloge de la folie d'Erasme de Rotterdam ou les multiples reproductions des tableaux d'un Breughel ou d'un Jérôme Bosch), d'autres, par contre, demeurent peu accessibles, soit qu'elles n'aient pas été traduites en français, soit même qu'elles demeurent extrêmement rares.
Rien ne semblait recommander les Stultiferae Naves de Josse Bade : oeuvre mineure, publiée à Paris à la fin du XVe siècle, à l'ombre et dans le sillage d'un des plus grands succès de la littérature satirique : Narrenschiff (Nef des Fols) de Sébastien Brant, cet ouvrage n'a guère connu de rééditions depuis le XVIe siècle.
Cette suite à la Nef des Fols, composée par Josse Bade pour Angelbert de Marnef, l'éditeur parisien de S. Brant, a eu pourtant son heure de succès : la traduction française de Jean Drouyn, comme le texte original latin, ne connurent pas moins d'une douzaine d'éditions entre 1498 et 1595.
L'ouvrage semble être ensuite tombé dans l'oubli
. Oubli injuste, si l'on
tient compte de l'intérêt de l'ouvrage, tant du point de vue de
l'histoire de la culture que de sa valeur littéraire et artistique
propre.
Trois raisons nous ont incités à le présenter :
- la personnalité de son auteur sans doute. Josse Bade est l'un des premiers et des plus importants éditeurs parisiens de l'humanisme naissant. Il incarne parfaitement cette première génération d'humanistes doublement rattachés à la tradition médiévale, et au renouveau religieux qu'a représenté la Devotio Moderna, mais en même temps résolument tournés vers la culture nouvelle ;
- la place de l'ouvrage dans la pensée du XVIe siècle ensuite. Il appartient, comme la Nef des Fols de Brant, à cette littérature sur la Folie qui a son origine dès le Moyen Age, mais qui connaîtra au XVIe siècle à travers un Erasme d'abord, puis dans les oeuvres les plus représentatives des lettres françaises (Rabelais, Montaigne), une fortune exceptionnelle ;
- la valeur propre de l'ouvrage surtout. Il y aurait injustice à ne pas reconnaître l'intérêt documentaire des exposés de l'auteur sur les cinq sens de Nature et leur place originale par rapport à la pensée médiévale et à la pensée religieuse. Et de plus comment ne pas être charmé par la beauté poétique des " chants cadencés ", et surtout par le réalisme et la richesse des bois gravés qui servent à l'illustrer ?
Mais d'abord, qui était Josse Bade ?
Josse Bade, né en 1462 à Gand, fait ses premières
études chez les Jérômites de Gand, une des fondations des
frères de la Vie commune. Cette communauté, fondée sous
l'impulsion de Gérard Groote (1340-1384), d'abord à Deventer,
puis dans les villes voisines (Zwolle, Delft), se propagea ensuite en Brabant,
en Flandres, et même à Paris, où sa doctrine
influença Jean Standonck, le principal du collège de Montaigu.
Son esprit, la Devotio Moderna
Josse Bade, comme Erasme de Rotterdam ou Wimpfeling de Sélestat,
restera fidèle à cet esprit de la Devotio Moderna en
publiant l'Imitation de Jésus-Christ et une Vie de Thomas a
Kempis, son auteur ; en éditant des oeuvres poétiques
d'inspiration chrétienne, comme les Bucoliques de
Pétrarque ou les Parthenicae de Battista Spagnuoli, dit Le
Mantouan ; en vouant enfin toute son activité d'humaniste et
d'éditeur au service d'un esprit de réforme qui puisait aussi
bien chez les auteurs antiques que chez les " modernes ".
Les études de Josse Bade chez les frères de la Vie commune
seront couronnées par un pélerinage aux sources. A l'instar de la
plupart des studieux des Bonnes Lettres, il se rendra, lui aussi, en Italie. Le
prestige des Ficin, des Bruni, des Guarino ou des Valla avait depuis longtemps
franchi les frontières de la péninsule, et on trouvait leurs
oeuvres jusque dans les bibliothèques des communautés flamandes
ou brabançonnes. Il suivra, à Ferrare, l'enseignement de Battista
Guarino, le fils du célèbre Guarino de Ferrare dont l'influence
fut décisive dans le renouveau de l'éducation et de la culture.
Il suivra ensuite à Mantoue les cours de Philippe Béroalde, dont
il éditera à plusieurs reprises les oeuvres, et en particulier
les Orationes. La formation qu'il acquit ainsi est très
caractéristique des sources essentielles de l'humanisme naissant.
De retour d'Italie, il enseignera quelque temps les lettres à Valence,
pour s'installer ensuite, à trente ans environ (1492), chez
l'éditeur Trechsel, à Lyon. Rapidement, il assumera la direction
littéraire de l'imprimerie.
La nature des ouvrages publiés fait apparaître à
l'évidence la large ouverture des premiers éditeurs humanistes.
Sans doute on y trouve un Térence, dont la réputation
était grande parmi les humanistes, tant au point de vue de la
pensée que du style
Sans doute, des noms plus illustres verront le jour par ses soins : les
Ortiones et Carmina de son maître Béroalde (1492), la
Correspondance de Politien, la Consolatio Philosophiae de
Boèce (1498) mais, en même temps, on notera les Questiones in
IV libros sententiarum d'Ockam et les Quaestiones in VI libros Ethicorum
Aristotelis de Tâteret : la philosophie médiévale
restait présente.
Entre temps, Josse Bade avait eu l'occasion de lier connaissance, à
Paris, avec Robert Gaguin, dont il édita le Compendium en 1497,
et surtout avec le célèbre éditeur parisien Angelbert de
Marnef qui s'intéressait alors à la Narrenschiff de
Sébastien Brant
C'est sans doute Josse Bade qui eut l'idée de composer une suite
en latin à la Nef de Brant, consacrée plus
spécialement aux défauts féminins ; mais, soucieux
d'atteindre un public plus large, l'éditeur de Marnef demanda à
Jean Drouyn, qui avait déjà réalisé pour la Nef
des Fols de Brant une adaptation française en prose, de se charger
de la traduction française des Stultiferae Naves de Josse Bade :
La Nef des Folles selon les cinq sens de nature qu'il publia d'abord
(Paris, 1498).
Cette traduction française était faite " affin que les
femmes le lisent plus à leur aise ", mais le traducteur
précisait bien que le livre était destiné " aussi
bien aux foulx hommes que aux folles femmes de ce monde "
Traduction libre et singulièrement généreuse, puisque aux
cinquante pages et aux sept illustrations du petit livre de Josse Bade
répondaient quatre-vingts pages de la traduction française,
auxquelles s'ajoutaient les soixante-douze pages de treize chapitres (texte et
illustrations) de la Nef des Fols de Sébastien Brant qui, eux
aussi, concernaient les femmes.
Ce volume ne manquait ni d'originalité, ni de beauté artistique.
Pour la traduction des chapitres de la Nef des Folles, l'auteur avait eu
le souci de présenter chacune des nefs par un petit poème, bien
enlevé, et de respecter scrupuleusement, comme l'original latin, les
parties de prose et les parties versifiées. Puis il donnait le change au
lecteur en rebaptisant les chapitres de Brant : " le plaisir ",
" la mort ", " le bavardage ", " la
médisance ", " les danses joyeuses " devenaient les
septième, huitième, neuvième, dixième et
onzième nefs
Ces treize nouveaux chapitres sont, eux aussi, illustrés par de
très beaux bois gravés, inspirés de ceux de l'ouvrage de
Brant. Certains, tels la Mort, les Danses, la Coquetterie, les Bombances ou
encore la Volupté, sont d'une très grande beauté. Nous
présentons trois d'entre eux ; la nef qui sert de figure finale, et qui
apparaît deux fois dans l'ouvrage : bateau surchargé, où
les fous du monde s'embarquent joyeusement vers leur patrie, la Narragonie, et
les deux illustrations de la concertation de Volupté et de Vertu.
Cet ouvrage ne saurait donc constituer une " simple traduction "
des Stultiferae Naves. Tel qu'il se présente, il doit sans doute
son plan général à l'éditeur Angelbert de Marnef,
et son exécution à Jean Drouyn. Josse Bade aurait eu de la peine
à reconnaître son oeuvre mais, le succès aidant,
l'éditeur consentit alors à publier le texte latin original : il
en attendait sans doute, comme ce fut le cas pour l'ouvrage de Sébastien
Brant, une renommée - et une diffusion - internationales. Les faits ont
montré, qu'au moins pour le XVIe siècle, il avait vu juste.
C'est la mort de Trechsel, en 1498, et le remariage de sa veuve qui mirent
Josse Bade dans l'obligation de quitter Lyon. Il s'installa alors chez Jean
Petit, maison spécialisée dans l'édition des classiques,
dès les premiers mois de 1499.
Les trois ans qui suivent cette nouvelle installation témoignent eux
aussi des aspects essentiels du premier humanisme français. Jean Petit
réédita sans doute de nombreux auteurs classiques : Horace,
Virgile, Cicéron, mais aussi des oeuvres de " modernes " :
les Bucoliques de Pétrarque, la plus grande partie des oeuvres du
Carme Battista Spagnuoli, dit Le Mantouan, que bien des humanistes (et en
particulier Erasme) égalaient à Virgile
C'est en 1503, donc à peine trois ans après son arrivée
à Paris, que Josse Bade fondera sa propre imprimerie, le " Praelum
Ascensianum " qui fonctionnera jusqu'à sa mort, en 1535.
Imprimeur, auteur et éditeur, il multiplie les relations avec les
savants et les humanistes : Lefebvre d'Etaples, Budé, Erasme, Beatus
Rhenanus, Sylvius, Danès et Toussaint, pour ne citer que quelques
noms.
Il publiera, souvent avec commentaires, la plupart des grands classiques :
Horace, Cicéron, Salluste, Juvénal, Perse, Lucain,
Théocrite et Virgile, mais aussi les oeuvres des grands humanistes
italiens, Philelphe, Valla ; et même des auteurs chrétiens de
l'Antiquité comme Lactance et Juvencus.
Il se consacrera, dès le début du siècle, à
l'oeuvre d'Erasme : les traductions de l'Hécube et de
l'Iphigénie d'Euripide ; les Dialogues de Lucien ; les
Tragédies de Sénèque ; la Plainte de la Paix
d'Erasme, mais surtout les Adnotationes ad Novum Testamentum de
Valla dont l'impact fut si important dans l'oeuvre biblique et
exégétique d'Erasme.
Cette amitié, cette considération pour Erasme, ce désir
de publier les oeuvres du savant de Rotterdam n'ont pas de quoi surprendre :
tout devait les rapprocher. Comme le note excellemment A. Stegmann
En fait, les rapport épistolaires furent assez rares et le fossé
se creusa assez vite : Erasme ne répondit guère à cette
amitié active fondée sur l'estime, et n'hésita pas
à abandonner Josse Bade pour confier éditions (et
rééditions) à Martens, puis à Froben.
Josse Bade ne lui en tint jamais rigueur : il se contenta de se plaindre
discrètement du préjudice que lui causait Erasme en
annonçant, de manière inexacte, des éditions
" revues " qui n'étaient en fait que des
réimpressions, mais il ne lui retira jamais son amitié.
Erasme lui en sut gré en lui confiant l'édition d'un manuel
technique, le De octo orationis partium constructione (1519 et 1521),
mais surtout, beaucoup plus tard, en insérant dans le Ciceronianus
(1528) un éloge vibrant et mérité : aux Italiens qu'il
qualifiait de " singes de Cicéron " il opposait, comme
" valeurs sûres " de la littérature humaniste, Josse
Bade lui-même, qu'il associait à Guillaume Budé
Malgré son extraordinaire activité (plus de 250 publications),
une oeuvre personnelle d'une grande richesse, des relations de toute sorte avec
ses contemporains les plus célèbres, l'oeuvre humaniste de Josse
Bade reste mal connue ; le travail de base de Renouard
Les Stultiferae Naves n'ont connu, depuis le XVIe siècle, aucune
réédition, et, depuis l'adaptation de Drouyn, aucune traduction
française. Il y avait là, sans doute, une lacune à
combler, et cela pour plusieurs raisons.
Du point de vue de l'histoire des mentalités, elles représentent
un moment caractéristique de la pensée religieuse et une
production typique de la Devotio Moderna. Cette piété,
héritée des frères de la Vie commune, qui met en garde
contre les sens, sources du péché, chemin de perdition, n'a rien
de médiéval. Qu'on regarde les cinq tapisseries de la
" Dame à la Licorne "
Josse Bade fait explicitement allusion à cette conception morale dans
la cinquième nef, celle du " toucher fou ", lorsqu'il
évoque Donat et les cinq étapes de l'amour (quinque
lineæ amoris) (et cela dès les premières lignes de la
" Nef du toucher fou " mais en comparant, dans sa
Préface, les cinq navires de folie aux " cinq vierges qui ne
prindrent point d'uile avecques eulx pour mectre en leurs lampes " on
reconnaît le souci de rattacher l'ouvrage à " l'Evangile de
Monseigneur Saint Mathieu ", et donc à l'enseignement même
de la Bible.
Ouvrage destiné à tous, " aux foulx hommes et aux folles
femmes " prétendait le traducteur. En fait, on est bien
obligé de constater que ce sont les femmes qui sont visées les
premières. D'ailleurs, le titre est explicite : " les nefs des
femmes folles ". Tous les bois gravés ne mettent en scène
que des femmes : la vision folle nous présente une femme se coiffant ;
l'ouïe folle, une femme chantant au son d'un luth et d'une vielle ;
l'odorat fou, une femme à qui l'on offre des onguents ; le goût
fou, plusieurs femmes, à table, mangeant et buvant ; le toucher fou,
enfin, une femme à qui un homme donne un baiser. Mais c'est la
première nef qui est la plus parlante : elle représente Eve, dans
le plus simple appareil, montrant à son compagnon l'arbre et les fruits
défendus, avec, pour commentaire, une longue élégie,
où la première femme fait le récit de sa faute et de sa
responsabilité dans les malheurs qui accablent le genre humain.
Dans cet ouvrage, la femme reste la tentatrice, responsable du
péché, et cela au moment où la " querelle des
femmes " battait son plein : même s'il est discret,
l'antiféminisme de Josse Bade n'est pas douteux.
La parution de la Nef des femmes vertueuses, composée par
Symphorien Champier et éditée en 1503, était la
réplique directe au livre de Josse Bade, jugé offensant pour le
sexe féminin. Querelle qui se prolongera longtemps encore, à
travers les ouvrages d'un Agrippa de Nettesheim (De nobilitate et
praecellentia foeminei sexus
Ouvrage marqué par son temps, il l'est aussi par son inspiration
humaniste. Humaniste au sens traditionnel du terme, Josse Bade connaît
ses classiques et il en tire un large parti dans les exposés qui
précèdent chacune des cinq nefs des sens. Aulu-Gelle (Nuits
attiques), Juvénal (Satires), Virgile (Bucoliques,
Enéide), Horace et Pline l'Ancien sont les plus cités : les
compilateurs, les représentants de la science antique, mais aussi les
auteurs d'exempla fournissaient à Bade les développements
nécessaires. Mais on rencontre aussi l'Ovide des Métamorphoses
et des Héroïdes, et quelques citations de Perse,
Sénèque, Tite-Live et Térence. Les
" modernes " sont peu invoqués : à deux reprises, un
pseudo-Virgile et une seule citation du maître de Bade :
Béroalde.
Mais cette utilisation des classiques reste très traditionnelle : ils
sont invoqués, mais pour défendre un point de vue, et un point de
vue moral. Après les longs développements sur la science antique,
qui montrent bien que la consultation des auctores avait un but tout
pratique, ce sont surtout les exempla, les adages des anciens qui
sont cités, et dans la mesure où leur voix est en harmonie avec
la thèse de l'auteur. Et cela apparaît particulièrement
à travers les références bibliques : un peu plus
nombreuses que les références classiques, elles font surtout
appel à la Genèse et aux livres historiques, grands
pourvoyeurs d'exempla. Le Nouveau Testament, par contre, malgré
les références à saint Matthieu, est réduit
à un rôle secondaire
Que ce " visage " de l'humanisme, largement utilitaire,
profondément imprégné par les livres saints et les
préoccupations didactiques, ne surprenne personne. C'était celui
de Pétrarque, de Boccace, de Guarino et, pour les provinces du Nord,
celui d'un Wimpfeling, d'un Erasme ou d'un Vivès : il suffit de relire
les préfaces aux éditions des classiques pour se rendre compte
à quel point, pour la plupart des humanistes, culture antique et culture
chrétienne devaient se prêter main forte, la première, plus
modeste, se mettant au service de la seconde
Malgré leur but utilitaire évident, puisque les Stultiferae
Naves visent, comme leur modèle, la Stultifera Navis de
Brant, à instruire et à édifier (mais ne retrouve-t-on pas
le même propos dans l'Eloge de la Folie d'Erasme ?), on ne
saurait, sans injustice, négliger la valeur littéraire et
artistique de l'ouvrage.
Josse Bade, dans sa Préface, déclare lui-même qu'il
s'inscrit dans une tradition qui remonte à Esope de Phrygie, et que
Sébastien Brant a continuée : celle " d'enseigner et
prescrire des avertissements et conseils profitables, non pas de manière
péremptoire à la façon des philosophes, mais pour avoir
imaginé des apologues divertissants et séduisants, et ainsi
glissé dans l'esprit et le coeur des hommes, grâce à
l'attrait qu'on éprouvait à les entendre, des observations
salutaires et prudentes ". " Instruire et plaire ", ce
précepte d'Horace est donc aussi le propos de Josse Bade. A-t-il tenu sa
promesse ?
L'ouvrage ne se présente pas de manière homogène. A
l'instar de certains ouvrages de la littérature médiévale
(les chantefables par exemple), le livre est composé de parties en prose
et de parties versifiées. Mais cette alternance ne saurait être
regardée comme un signe d'inachèvement : la répartition
semble voulue et se justifie parfaitement.
Chacune des cinq nefs symbolise l'un des cinq sens : vue, ouïe, odorat,
goût et toucher, et chaque chapitre comporte alors deux parties fort
distinctes. La première, composée en prose, représente
à la fois la science et la pensée de l'auteur. Science de
l'auteur : origine et tentatives scientifiques d'explication (théories
sur la vue, l'ouïe, les odeurs, puisées surtout chez les
philosophes ou abréviateurs antiques). Puis, les multiples exempla,
tirés de la Bible, de la mythologie, de l'histoire antique qui
peuvent illustrer les péchés occasionnés par chacun des
sens.
Cette partie est, dans les premiers chapitres, très
développée (" la vue " : 6 pages ;
" l'ouïe ", 6 pages) ; pour les derniers chapitres, par
contre, elle est beaucoup plus brève (" l'odorat " : 2
pages, " le goût " : 2 pages, " le toucher " : 3
pages) ; disproportion qui ne surprendra pas dans un ouvrage de cette
époque, mais qui n'a pas d'incidence sur le propos de l'auteur :
définir, puis illustrer les péchés de chacun des sens
à travers des exempla, présentés avec une hardiesse
qui continue un Juvénal ou un Tacite, mais empruntés largement
à la Bible (David, Bethsabée, Suzanne ; les Sodomites), à
la mythologie (Hélène, Eurydice, Arion, Pasiphaé ou les
Sirènes) et aussi à l'histoire (l'exemple bien connu de
Messaline, la femme de l'empereur Claude, par exemple).
Ces parties en prose, instructives et révélatrices d'un certain
état d'esprit, n'ont guère de caractère artistique. On y
retrouve, se prêtant mutuellement main forte, des maximes ou des
récits qui témoignent davantage du goût des sommes
ou de la compilation que du souci de faire oeuvre littéraire
: cet aspect du goût du Moyen-Age, fréquent encore chez un Erasme
(Adages) ou un Rabelais, est une des caractéristiques de
l'oeuvre de Josse Bade.
Mais chacun des développements en prose est suivi d'une partie
versifiée. Les poèmes qui illustrent ainsi les cinq nefs sont
consacrés eux aussi à chacun des sens : la vue (38 vers),
l'ouïe (36 vers), l'odorat (16 vers), le goût (24 vers), le toucher
(18 vers). Ils ont leur raison d'être et se rattachent directement au
titre de l'ouvrage. Chaque sens étant symbolisé par une
nef, le poète présente, après l'exposé des fautes
occasionnées par chacun d'eux, le " chant rythmé des
bateliers " qui " cherche à entraîner l'esprit et
l'âme vers le péché ".
" Chant rythmé " : de fait, chacun des poèmes est
composé en distiques inégaux, symbolisant bien le mouvement des
rameurs
A ce choix des cadences, toujours heureux pour rythmer le chant des rameurs
(keleusma)
Au charme du poème, l'éditeur Angelbert de Marnef a
ajouté celui des six bois gravés qui illustrent heureusement les
six Stultiferae Naves. Pour les introduire, un bois gravé
original, qui représente une " nef de Folie ", non sans
rapport avec la célèbre " Nef des Fols " qui ouvrait
le livre de Sébastien Brant.
On pourra admirer les six figures allégoriques qui représentent
1 - Eve et la tentation (La Nef d'Eve)
2 - Une dame à sa toilette (Nef de la vue folle)
3 - Musique, chant et danse (Nef de l'ouïe folle)
4 - Fleurs et coffret à parfums (Nef de l'odorat fou)
5 - Repas et victuailles (Nef du goût fou)
6 - Amour et baisers (Nef du toucher fou).
Instantanés saisissants de la vie quotidienne en ce XVe siècle
finissant, force du trait, richesse suggestive : nul doute que l'artiste a
donné le meilleur de lui-même pour illustrer les cinq sens
" qui entraînent les esprits à leur perdition ".
La comparaison des six bois gravés de l'ouvrage de Josse Bade avec les
six tapisseries de la " Dame à la Licorne " fait
apparaître la parenté du thème, mais les divergences de
l'inspiration.
On retrouve, dans la " Dame à la Licorne ",
représentée dans des jardins " aux mille fleurs ",
mais séparée du monde, non seulement l'illustration des cinq sens
(vue, ouïe, odorat, goût et toucher), mais aussi une sixième
tapisserie, qui introduit les cinq autres, intitulée, elle, " A
Mon Seul Désir ".
Dans un décor volontairement exotique (arbres, animaux, costumes,
oriflammes aussi ornées de croissant), tout y est, dans une
atmosphère de sérénité et de noblesse, apologie des
sens de nature. Miroir ouvragé, orgue positif, parfums, fruits,
répondent à l'atmosphère à la fois orientale et
légendaire que matérialisent les arbres exotiques, de petits
animaux tels que singes ou perroquets, et surtout les animaux stylisés
que sont le lion et la licorne.
Le personnage central, la dame, avec ses robes amples et damasquinées
d'or et de pierreries, est comme grandie par la présence de sa suivante,
et incarne parfaitement cette noble exaltation des plaisirs des sens. On n'y
trouve rien de cette condamnation qu'annonce le péché d'Eve, et
que dénoncent les excès figurés dans les bois
gravés de Josse Bade. Rien non plus de ce réalisme à la
Breughel, qui nous présente, dans le cadre pourtant conventionnel des
" nefs de folie ", des hommes, des femmes surtout, dans leur
environnement quotidien : les instruments de musique, les objets de toilette,
les coffrets de parfums, les plats de victuailles avec gourdes et gobelets,
tout contribue à faire de ces bois gravés des instantanés
de la vie de tous les jours.
La " Dame à la Licorne "
appartient encore à l'âge du Roman de la Rose et de la
découverte du proche Orient : elle ignore totalement ce mouvement
" réformateur avant la Réforme " que fut la
Devotio Moderna
Parmi les écoles qui ont illustré le thème de la folie,
un premier groupe paraît directement relié aux oeuvres de S. Brant
et de Jérôme Bosch
La Narrenschiff de S. Brant, par la traduction latine qu'en donnera
Jacques Locher
Si l'intérêt littéraire de ces ouvrages apparaît
quelquefois fort médiocre, on ne saurait en dire autant de la
présentation artistique. Les bois gravés, attribués
à Dürer, se retrouvent dans presque toutes les traductions ou
imitations qu'a suscitées la Nef de Brant : la force du trait, la
richesse de la valeur suggestive, le témoignage de la vie quotidienne,
tout contribue à leur conserver leur valeur artistique. A ces
illustrations, il faudrait ajouter les oeuvres picturales de
Jérôme Bosch ou de Breughel. L'oeuvre de Jérôme
Bosch, pour nous limiter à elle, paraît bien illustrer, à
sa manière, la folie humaine. Que l'on évoque le Jardin des
délices, le Jugement dernier ou le Chariot de foin
Avec l'Eloge de la folie, chez Erasme, on assiste à un double
enrichissement du thème de la folie au XVIe siècle. Quelques
critiques ont relié l'Eloge à la Nef de Brant, et
sans doute l'oeuvre d'Erasme ne lui est pas totalement étrangère.
On y retrouve ce que Pierre Mesnard appelle " l'arrière-fonds
médiéval et germanique ", et il se vérifie dans les
chapitres 39 à 61, où la verve satirique, de plus en plus
amère, met en exergue les malheurs qui résultent de la folie des
hommes.
Mais Pierre Mesnard a raison de souligner l'erreur où peuvent
entraîner les vignettes d'Holbein : la " Folie " qui a
revêtu, dit Erasme, un " accoutrement inusité ", est
sans doute fort loin de ses attributs traditionnels, le bonnet à grelot
et la marotte
L'originalité d'Erasme est double. Elle tient, d'une part, à son
inspiration lucianesque ; d'autre part, aux derniers chapitres, qui donnent
à l'Eloge son sens le plus haut.
L'inspiration lucianesque n'est guère contestable : Erasme l'affirme
dès la Préface. Le visage de la Folie a perdu son
caractère farouche : fille de la nymphe Jeunesse, elle a pour rôle
d'adoucir les malheurs des humains ; en leur donnant, dans leurs tribulations,
l'illusion du bonheur : celle du grammairien qui se délecte dans ses
grimoires ; celle de l'ambitieux qui sacrifie son repos à sa folie ;
celle de l'amour, enfin, qui contribue à perpétuer
l'espèce humaine.
Mais Erasme ne s'en est pas tenu à cette sagesse, même
exorcisée et souriante. Il nous présente une autre folie, celle
de la sainteté, et la plus haute leçon des saintes lettres. Cette
folie réhabilitée, chemin de l'authentique sagesse, c'est la
folie dont l'apôtre Paul s'est fait le héraut ; c'est la folie
qu'a incarnée le Christ ; c'est la folie enfin qui, couronnant
l'enseignement d'un Platon, arrache l'homme à la terre pour lui faire
aimer l'éternel, l'invisible, et réaliser la promesse du
prophète : " L'oeil n'a pas vu, l'oreille n'a pas entendu, le
coeur de l'homme n'a pas ressenti ce que Dieu ménage à ceux qu'il
aime "
On retrouvera ces divers visages de la Folie dans le Pantagruel de
Rabelais. Plutôt que sur les trois premiers Livres, qui sont
déjà une galerie des folies du monde, et où Rabelais,
suivant la trace d'Erasme, tourne en ridicule les faux savants, les juristes et
leurs manies, les théologiens et les mille visages de la
piété superstitieuse
Déjà les douze navires de la flotte de Pantagruel
n'étaient pas sans rapports avec la Nef brantienne, et plus
encore avec le tableau de Jérôme Bosch La Nef des fols,
gréée sous le signe de la ripaille et du vin
Mais il existe entre Rabelais et Brant une différence fondamentale.
Chez Brant, les navires sont des nefs de folie ; chez Rabelais, seul Panurge
incarne la folie brantienne ; les autres compagnons, et Pantagruel
lui-même, sont des sages, ou plutôt de ces
" fous-sages " formés par le Nouveau Testament et les
épîtres de Paul.
Ainsi, dans le sillage d'Erasme, la folie, réhabilitée, a
surtout inspiré des oeuvres plaisantes : le genre de l'Eloge
garde un caractère de jeu d'école. L'oeuvre de Rabelais,
comme d'ailleurs les comédies profanes de Marguerite de Navarre
Sans doute, à travers la bigarrure des Essais, Montaigne
dénonce à son tour les folies de l'homme ; jamais peut-être
le regard du sage ne s'était posé de manière plus profonde
sur l'être humain pour en marquer les faiblesses et les limites.
Trouve-t-on, chez Montaigne, un éloge de la folie ? Il faut bien
convenir que l'éloge de la sagesse des peuples dits primitifs est
sincère ; comme l'est son admiration devant le courage des paysans
affrontant la mort : la vraie sagesse, ce n'est pas chez les sages selon le
monde qu'il faut la chercher, mais chez les simples, les primitifs, qui n'ont
pas perverti les lois de la nature
On ne s'étonnera pas dès lors que Montaigne ait fait sienne,
dans l'Apologie, cette citation de Paul : " Je détruirai la
sapience des sages, et abattray la prudence des prudents ", et il
ajoutait, en marge, sur l'exemplaire de Bordeaux : " La faiblesse de Dieu
est plus forte que les hommes, et la folie de Dieu plus sage que leur
sagesse "
Il s'agit bien là d'un dernier éloge de la folie. Avec une
nuance, toutefois. Où Erasme mettait jeu et ironie, où Rabelais
introduisait satire et fantastique, Montaigne laissait parler son intelligence
et son coeur, et l'éloge de la folie atteint chez lui sa plus
prestigieuse expression littéraire.
Ces quelques jalons de la fortune du thème de la folie ne sont là
que pour servir de balises. On n'en finirait pas d'évoquer les oeuvres
littéraires et artistiques qui, au XVIe siècle, procèdent
directement ou indirectement de la Folie. Il faudrait aussi donner leur place
à quelques oeuvres maîtresses des siècles suivants, de
Molière à Diderot, de Pascal à Victor Hugo, pour ne rien
dire de sa fortune exceptionnelle dans la littérature contemporaine.
Parmi les différentes éditions des Stultiferae Naves nous
avons choisi l'édition latine princeps, publiée par Angelbert de
Marnef le 18 février 1500, et imprimée par Thielmann Kerver
à Paris. La qualité de l'impression et du texte, la beauté
de ses bois gravés la recommandaient naturellement.
Parmi les autres rééditions, celle de Johann Pruss à
Strasbourg (1502, in-4o) n'est pas sans mérites : mais si elle
présente l'intérêt de comporter une préface
supplémentaire de Jakob Wimpfeling, elle n'a ni la même
autorité, ni surtout la même perfection.
Plutôt que la traduction française de Jean Drouyn qui, en fait,
est plutôt une adaptation libre, et même une création
originale, étrangère à Josse Bade lui-même, pour la
moitié de l'ouvrage, nous avons choisi d'offrir au lecteur une
traduction française nouvelle, fidèle au texte, et soucieuse de
répondre au goût et aux exigences du public d'aujourd'hui.
Une réserve cependant : il aurait été dommageable de
donner, pour les parties de prose et pour les parties versifiées, la
même traduction prosaïque qui aurait été une
nouvelle infidélité. Aussi avons-nous modifié la forme et
la présentation des passages poétiques, afin de suggérer
le mouvement cadencé des vers qui est celui du chant des bateliers. Des
notes accompagnent la traduction. Elles fournissent une documentation et un
commentaire littéraire et artistique indispensables à la bonne
compréhension d'un texte peu connu de la fin du XVe siècle. Deux
index les complètent qui facilitent la consultation ou l'utilisation de
la Nef des Folles : un index des noms propres qui, par le choix des
exempla retenus par l'auteur, met en évidence au premier coup
d'oeil l'éclectisme de celui-ci ; un index des citations qui donne de
précieuses indications sur son environnement culturel et artistique,
éclairant ainsi un aspect de l'humanisme de Josse Bade.
VIE ET OEUVRE DE JOSSE BADE
La carrière de Josse Bade van Asche paraît illustrer
parfaitement les aspects essentiels des débuts de l'humanisme
européen
.
rejetait la philosophie
scolastique et sa vanité ; elle invitait à un retour aux sources
: la Bible, le Nouveau Testament. Elle revenait aux mystiques
médiévaux, mais surtout aux Pères de l'Eglise :
Jérôme, Augustin, auxquels plus d'une maison était
vouée. On y pratiquait enfin les auteurs classiques (Térence,
Virgile, Horace, Juvénal) et quelques " modernes "
(Philelphe, Pétrarque, Politien, Valla, Baptista Spagnuoli), pour en
tirer " des sentences morales et des élégances
d'expression ".
. Mais les Silvae Morales
(1498), dont le but de formation morale est évident, comportaient,
après de nombreux extraits de Virgile, Horace, Perse et Juvénal,
la reprise du traité de Battista Spagnuoli, Contra impudice
scribentes, qui était une diatribe contre les poètes
légers, et surtout pour clore l'ouvrage, des extraits de Sulpicius
(De moribus in mensa servandis), des Distiques du pseudo-Caton,
et même des Paraboles d'Alain de Lille : aux classiques, aux humanistes
" modernes ", Bade associait les plus décriés des
auctores de l'époque médiévale
.
.
Cette oeuvre avait été publiée à Bâle, en
1494, chez J.B. von Olpe. Sa traduction latine, réalisée par
l'humaniste et poète strasbourgeois renommé Jakob Locher
(Philomusus), fut éditée peu après (1497) chez le
même imprimeur : traduction, ou plutôt adaptation, puisque, d'une
part elle était présentée en vers latins, d'autre part
elle était destinée à un public plus docte car elle
faisait largement appel à la culture antique et humaniste
. L'année même
de la parution du texte latin à Bâle, de Marnef publiait à
Paris une traduction en vers français octosyllabiques
réalisée par Pierre Rivière : La Nef des Folz du
Monde.
.
. Par
contre, les huit derniers chapitres " oublient " ce symbolisme et
restent plus proches de Brant.
. Il édita aussi de
nouvelles grammaires latines : celle d'Agostino Dati, celle de Sulpizio ; les
Elegances de la langue latine de Lorenzo Valla ; mais aussi le
Doctrinal d'Alexandre de Villedieu, refondu, il est vrai, selon l'esprit
humaniste.
, leur formation chez les
frères de la Vie commune, leur passion pour les lettres profanes, dans
le même esprit d'une propédeutique à la philosophie
chrétienne, leur prédilection pour saint Augustin, et, enfin, les
intérêts communs de l'auteur et de l'éditeur.
.
mériterait
d'être repris et approfondi : l'étude des éditions, des
préfaces surtout et des commentaires, reste à faire, et elle
apporterait un éclairage irremplaçable sur les débuts de
l'humanisme à Paris.
PRÉSENTATION DE LA NEF DES FOLLES
qui s'inspire d'une
tradition ancienne, et que nous analyserons ci-dessous : on y trouve au
contraire les cinq sens exaltés dans un contexte artistique.
, d'un Rabelais (Le Tiers
Livre, 1546) dont certains chapitres, inspirés de Platon,
étaient regardés comme offensants pour les femmes ; et la
réplique de François de Billon : Le Fort inexpugnable du sexe
féminin (1555) qui prétendait venger les injures faites au
sexe féminin.
.
.
.
, est associé un thème
exactement opposé à celui des parties en prose. Ici, aucun souci
d'instruire, et encore moins de morigéner : ce chant cadencé est
celui de la séduction. C'est chaque sens qui, par la douceur de son
chant, mais aussi par ses invites pleines d'attraits, tente de suborner le
lecteur pour l'attirer vers le plaisir et le péché. Pour Josse
Bade, après les instructions et les admonitions, il fallait offrir comme
une contre-épreuve, où l'esprit et l'âme essaieraient leurs
forces, et verraient s'ils sont en état de résister aux charmes
des sens. La valeur poétique de ces " chants
cadencés " est indéniable, et nous transporte quelquefois
chez le meilleur Ronsard :
Vierge, cueille la rose,
tant que la fleur est neuve, et neuve ta jeunesse.
N'oublie pas que ta vie, comme elle, hâte son cours.
Tourne donc, ô ma mie, tes regards embués
vers mes présents suaves
Et monte sur l'esquif lors que les vents t'appellent.
Le hâvre n'est pas loin.
Dans trois jours, tu verras s'unir,
Des corps dorés en des choeurs éclatants.
Hâtez-vous, mes amis,
Cependant que le vent de son souffle léger
Vous invite à partir vers les prés odorants.
Là pousse l'ambroisie dont le parfum s'exhale
Là tout ruisseau qui coule
a la douceur du miel
et celle du nectar.
On retrouve la même alternance entre le premier chapitre
" Explication de la Nef des folles " et le premier poème
" Elégie d'Eve ". Alternance, mais non opposition, car le
chapitre de prose développe la faute d'Eve (Genèse), la
fragilité de l'homme (Pline, puis Job), enfin, l'invitation à
choisir le dur chemin de la vertu (Hésiode, Caton). Le long poème
qui suit (35 vers) donne la parole à Eve, qui évoque
douloureusement sa première destinée bienheureuse, puis sa faute,
le châtiment de Dieu, et enfin l'avènement d'une Vierge qui,
mère du Verbe, écrasera le serpent et retrouvera les
privilèges de l'état originel. Malgré son objet (c'est un
véritable exposé de la théologie du péché
originel), ce poème ne manque ni de grandeur, ni de pathétique.
.
LE THEME DE LA FOLIE AU XVle SIECLE
Il est un aspect qui mérite spécialement de retenir
l'attention : les Stultiferae Naves s'inscrivent dans une tradition qui,
largement représentée au Moyen Age et au XVe siècle,
connaîtra au XVIe siècle un développement spectaculaire. A
vrai dire, le thème de la folie ne fait pas, au XVe siècle, une
irruption brusque dans la littérature et dans l'art : on sait le
rôle qu'ont joué les " sots " ou les
" fols " dans la vie sociale. La littérature elle-même
leur donne un rôle non négligeable : ils apparaissent dans les
farces, mystères ou moralités, et particulièrement dans
les " soties " où la folie incarne souvent la sagesse. Les
" Nefs des fols " enfin sont loin d'être inconnues,
témoin ce poème de H. Techner " Das Schiff der
Flust " (" Le bateau de perdition ", 1365) ou celui de Jacop
van Oestvoren " La barque bleue " (1413)
. Mais c'est à
partir de la fin du XVe siècle que ce thème devait
connaître la diffusion la plus spectaculaire.
. Il se
caractérise, sur le fond, par la présentation traditionnelle du
visage de la folie : c'est l'insipientia de l'Ecriture, assimilée
au péché. Du point de vue de la forme, il ressortit au genre
didactique, où le souci d'instruire l'emporte sur celui de plaire. Par
contre, l'illustration offre d'authentiques chefs-d'oeuvre, qu'il s'agisse des
bois gravés de la Stultifera Navis ou des oeuvres picturales d'un
Bosch ou d'un Breughel.
,
connaîtra une diffusion extraordinaire : éditions, traductions
(deux traductions françaises, l'une en vers, l'autre en prose, prouvent
l'intérêt du public), imitations surtout, se multiplieront pendant
les premières décennies du XVIe siècle. Après les
Stultiferae Naves (1498), on citera les Sermons de Geiler de
Keiserberg (1570) qui reprennent les thèmes de Brant et même
certaines illustrations, l'Exorcisme des Fous de Mürner (1512), et
parmi les imitations françaises, Les regnards traversans les folles
fiances de ce Monde de Jean Bouchet, parue en 1504.
, on retrouve les trois étapes de toute folie humaine :
le péché au jardin d'Eden ; les folies de toutes sortes qui sont
le lot de l'espèce humaine ; la mort éternelle qui en est
l'issue.
.
.
, nous mettrons l'accent sur
le Quart Livre, où la nef de Pantagruel, nouvelle " Nef
des fols ", va rencontrer, dans des îles imaginaires,
toutes les folies du monde
.
.
appartiennent à
des genres plus élaborés. Il manquait à la folie
d'être présentée et défendue pour elle-même,
sur le plan philosophique en même temps qu'artistique. Ce sera l'oeuvre
de Montaigne.
.
.
LE CHOIX DE L'EDITION