Le thème de la folie a inspiré aux XVe et XVIe siècles d'authentiques chefs-d'oeuvre, dans l'art comme dans la littérature, et il n'est pour s'en convaincre que d'évoquer les travaux d'un Breughel, d'un Jérôme Bosch, d'un Sébastien Brant ou d'un Erasme.

Ils ont fait l'objet, ces dernières décennies, de travaux et de publications qui ont contribué à les replacer dans leur environnement, à mieux comprendre leur inspiration et leur portée, et surtout à mesurer la profondeur de leur impact sur les grandes productions littéraires du XVIe siècle.

Si certaines de ces oeuvres sont aujourd'hui largement diffusées (comment ne pas évoquer la notoriété et les éditions dans le monde entier de l'Eloge de la folie d'Erasme de Rotterdam ou les multiples reproductions des tableaux d'un Breughel ou d'un Jérôme Bosch), d'autres, par contre, demeurent peu accessibles, soit qu'elles n'aient pas été traduites en français, soit même qu'elles demeurent extrêmement rares.

Rien ne semblait recommander les Stultiferae Naves de Josse Bade : oeuvre mineure, publiée à Paris à la fin du XVe siècle, à l'ombre et dans le sillage d'un des plus grands succès de la littérature satirique : Narrenschiff (Nef des Fols) de Sébastien Brant, cet ouvrage n'a guère connu de rééditions depuis le XVIe siècle.

Cette suite à la Nef des Fols, composée par Josse Bade pour Angelbert de Marnef, l'éditeur parisien de S. Brant, a eu pourtant son heure de succès : la traduction française de Jean Drouyn, comme le texte original latin, ne connurent pas moins d'une douzaine d'éditions entre 1498 et 1595.

L'ouvrage semble être ensuite tombé dans l'oubli . Oubli injuste, si l'on tient compte de l'intérêt de l'ouvrage, tant du point de vue de l'histoire de la culture que de sa valeur littéraire et artistique propre.

Trois raisons nous ont incités à le présenter :

- la personnalité de son auteur sans doute. Josse Bade est l'un des premiers et des plus importants éditeurs parisiens de l'humanisme naissant. Il incarne parfaitement cette première génération d'humanistes doublement rattachés à la tradition médiévale, et au renouveau religieux qu'a représenté la Devotio Moderna, mais en même temps résolument tournés vers la culture nouvelle ;

- la place de l'ouvrage dans la pensée du XVIe siècle ensuite. Il appartient, comme la Nef des Fols de Brant, à cette littérature sur la Folie qui a son origine dès le Moyen Age, mais qui connaîtra au XVIe siècle à travers un Erasme d'abord, puis dans les oeuvres les plus représentatives des lettres françaises (Rabelais, Montaigne), une fortune exceptionnelle ;

- la valeur propre de l'ouvrage surtout. Il y aurait injustice à ne pas reconnaître l'intérêt documentaire des exposés de l'auteur sur les cinq sens de Nature et leur place originale par rapport à la pensée médiévale et à la pensée religieuse. Et de plus comment ne pas être charmé par la beauté poétique des " chants cadencés ", et surtout par le réalisme et la richesse des bois gravés qui servent à l'illustrer ?

Mais d'abord, qui était Josse Bade ?


VIE ET OEUVRE DE JOSSE BADE


La carrière de Josse Bade van Asche paraît illustrer parfaitement les aspects essentiels des débuts de l'humanisme européen
.

Josse Bade, né en 1462 à Gand, fait ses premières études chez les Jérômites de Gand, une des fondations des frères de la Vie commune. Cette communauté, fondée sous l'impulsion de Gérard Groote (1340-1384), d'abord à Deventer, puis dans les villes voisines (Zwolle, Delft), se propagea ensuite en Brabant, en Flandres, et même à Paris, où sa doctrine influença Jean Standonck, le principal du collège de Montaigu.

Son esprit, la Devotio Moderna rejetait la philosophie scolastique et sa vanité ; elle invitait à un retour aux sources : la Bible, le Nouveau Testament. Elle revenait aux mystiques médiévaux, mais surtout aux Pères de l'Eglise : Jérôme, Augustin, auxquels plus d'une maison était vouée. On y pratiquait enfin les auteurs classiques (Térence, Virgile, Horace, Juvénal) et quelques " modernes " (Philelphe, Pétrarque, Politien, Valla, Baptista Spagnuoli), pour en tirer " des sentences morales et des élégances d'expression ".

Josse Bade, comme Erasme de Rotterdam ou Wimpfeling de Sélestat, restera fidèle à cet esprit de la Devotio Moderna en publiant l'Imitation de Jésus-Christ et une Vie de Thomas a Kempis, son auteur ; en éditant des oeuvres poétiques d'inspiration chrétienne, comme les Bucoliques de Pétrarque ou les Parthenicae de Battista Spagnuoli, dit Le Mantouan ; en vouant enfin toute son activité d'humaniste et d'éditeur au service d'un esprit de réforme qui puisait aussi bien chez les auteurs antiques que chez les " modernes ".

Les études de Josse Bade chez les frères de la Vie commune seront couronnées par un pélerinage aux sources. A l'instar de la plupart des studieux des Bonnes Lettres, il se rendra, lui aussi, en Italie. Le prestige des Ficin, des Bruni, des Guarino ou des Valla avait depuis longtemps franchi les frontières de la péninsule, et on trouvait leurs oeuvres jusque dans les bibliothèques des communautés flamandes ou brabançonnes. Il suivra, à Ferrare, l'enseignement de Battista Guarino, le fils du célèbre Guarino de Ferrare dont l'influence fut décisive dans le renouveau de l'éducation et de la culture. Il suivra ensuite à Mantoue les cours de Philippe Béroalde, dont il éditera à plusieurs reprises les oeuvres, et en particulier les Orationes. La formation qu'il acquit ainsi est très caractéristique des sources essentielles de l'humanisme naissant.

De retour d'Italie, il enseignera quelque temps les lettres à Valence, pour s'installer ensuite, à trente ans environ (1492), chez l'éditeur Trechsel, à Lyon. Rapidement, il assumera la direction littéraire de l'imprimerie.

La nature des ouvrages publiés fait apparaître à l'évidence la large ouverture des premiers éditeurs humanistes.

Sans doute on y trouve un Térence, dont la réputation était grande parmi les humanistes, tant au point de vue de la pensée que du style . Mais les Silvae Morales (1498), dont le but de formation morale est évident, comportaient, après de nombreux extraits de Virgile, Horace, Perse et Juvénal, la reprise du traité de Battista Spagnuoli, Contra impudice scribentes, qui était une diatribe contre les poètes légers, et surtout pour clore l'ouvrage, des extraits de Sulpicius (De moribus in mensa servandis), des Distiques du pseudo-Caton, et même des Paraboles d'Alain de Lille : aux classiques, aux humanistes " modernes ", Bade associait les plus décriés des auctores de l'époque médiévale .

Sans doute, des noms plus illustres verront le jour par ses soins : les Ortiones et Carmina de son maître Béroalde (1492), la Correspondance de Politien, la Consolatio Philosophiae de Boèce (1498) mais, en même temps, on notera les Questiones in IV libros sententiarum d'Ockam et les Quaestiones in VI libros Ethicorum Aristotelis de Tâteret : la philosophie médiévale restait présente.

Entre temps, Josse Bade avait eu l'occasion de lier connaissance, à Paris, avec Robert Gaguin, dont il édita le Compendium en 1497, et surtout avec le célèbre éditeur parisien Angelbert de Marnef qui s'intéressait alors à la Narrenschiff de Sébastien Brant . Cette oeuvre avait été publiée à Bâle, en 1494, chez J.B. von Olpe. Sa traduction latine, réalisée par l'humaniste et poète strasbourgeois renommé Jakob Locher (Philomusus), fut éditée peu après (1497) chez le même imprimeur : traduction, ou plutôt adaptation, puisque, d'une part elle était présentée en vers latins, d'autre part elle était destinée à un public plus docte car elle faisait largement appel à la culture antique et humaniste . L'année même de la parution du texte latin à Bâle, de Marnef publiait à Paris une traduction en vers français octosyllabiques réalisée par Pierre Rivière : La Nef des Folz du Monde.

C'est sans doute Josse Bade qui eut l'idée de composer une suite en latin à la Nef de Brant, consacrée plus spécialement aux défauts féminins ; mais, soucieux d'atteindre un public plus large, l'éditeur de Marnef demanda à Jean Drouyn, qui avait déjà réalisé pour la Nef des Fols de Brant une adaptation française en prose, de se charger de la traduction française des Stultiferae Naves de Josse Bade : La Nef des Folles selon les cinq sens de nature qu'il publia d'abord (Paris, 1498).

Cette traduction française était faite " affin que les femmes le lisent plus à leur aise ", mais le traducteur précisait bien que le livre était destiné " aussi bien aux foulx hommes que aux folles femmes de ce monde " .

Traduction libre et singulièrement généreuse, puisque aux cinquante pages et aux sept illustrations du petit livre de Josse Bade répondaient quatre-vingts pages de la traduction française, auxquelles s'ajoutaient les soixante-douze pages de treize chapitres (texte et illustrations) de la Nef des Fols de Sébastien Brant qui, eux aussi, concernaient les femmes.

Ce volume ne manquait ni d'originalité, ni de beauté artistique. Pour la traduction des chapitres de la Nef des Folles, l'auteur avait eu le souci de présenter chacune des nefs par un petit poème, bien enlevé, et de respecter scrupuleusement, comme l'original latin, les parties de prose et les parties versifiées. Puis il donnait le change au lecteur en rebaptisant les chapitres de Brant : " le plaisir ", " la mort ", " le bavardage ", " la médisance ", " les danses joyeuses " devenaient les septième, huitième, neuvième, dixième et onzième nefs . Par contre, les huit derniers chapitres " oublient " ce symbolisme et restent plus proches de Brant.

Ces treize nouveaux chapitres sont, eux aussi, illustrés par de très beaux bois gravés, inspirés de ceux de l'ouvrage de Brant. Certains, tels la Mort, les Danses, la Coquetterie, les Bombances ou encore la Volupté, sont d'une très grande beauté. Nous présentons trois d'entre eux ; la nef qui sert de figure finale, et qui apparaît deux fois dans l'ouvrage : bateau surchargé, où les fous du monde s'embarquent joyeusement vers leur patrie, la Narragonie, et les deux illustrations de la concertation de Volupté et de Vertu.

Cet ouvrage ne saurait donc constituer une " simple traduction " des Stultiferae Naves. Tel qu'il se présente, il doit sans doute son plan général à l'éditeur Angelbert de Marnef, et son exécution à Jean Drouyn. Josse Bade aurait eu de la peine à reconnaître son oeuvre mais, le succès aidant, l'éditeur consentit alors à publier le texte latin original : il en attendait sans doute, comme ce fut le cas pour l'ouvrage de Sébastien Brant, une renommée - et une diffusion - internationales. Les faits ont montré, qu'au moins pour le XVIe siècle, il avait vu juste.

C'est la mort de Trechsel, en 1498, et le remariage de sa veuve qui mirent Josse Bade dans l'obligation de quitter Lyon. Il s'installa alors chez Jean Petit, maison spécialisée dans l'édition des classiques, dès les premiers mois de 1499.

Les trois ans qui suivent cette nouvelle installation témoignent eux aussi des aspects essentiels du premier humanisme français. Jean Petit réédita sans doute de nombreux auteurs classiques : Horace, Virgile, Cicéron, mais aussi des oeuvres de " modernes " : les Bucoliques de Pétrarque, la plus grande partie des oeuvres du Carme Battista Spagnuoli, dit Le Mantouan, que bien des humanistes (et en particulier Erasme) égalaient à Virgile . Il édita aussi de nouvelles grammaires latines : celle d'Agostino Dati, celle de Sulpizio ; les Elegances de la langue latine de Lorenzo Valla ; mais aussi le Doctrinal d'Alexandre de Villedieu, refondu, il est vrai, selon l'esprit humaniste.

C'est en 1503, donc à peine trois ans après son arrivée à Paris, que Josse Bade fondera sa propre imprimerie, le " Praelum Ascensianum " qui fonctionnera jusqu'à sa mort, en 1535.

Imprimeur, auteur et éditeur, il multiplie les relations avec les savants et les humanistes : Lefebvre d'Etaples, Budé, Erasme, Beatus Rhenanus, Sylvius, Danès et Toussaint, pour ne citer que quelques noms.

Il publiera, souvent avec commentaires, la plupart des grands classiques : Horace, Cicéron, Salluste, Juvénal, Perse, Lucain, Théocrite et Virgile, mais aussi les oeuvres des grands humanistes italiens, Philelphe, Valla ; et même des auteurs chrétiens de l'Antiquité comme Lactance et Juvencus.

Il se consacrera, dès le début du siècle, à l'oeuvre d'Erasme : les traductions de l'Hécube et de l'Iphigénie d'Euripide ; les Dialogues de Lucien ; les Tragédies de Sénèque ; la Plainte de la Paix d'Erasme, mais surtout les Adnotationes ad Novum Testamentum de Valla dont l'impact fut si important dans l'oeuvre biblique et exégétique d'Erasme.

Cette amitié, cette considération pour Erasme, ce désir de publier les oeuvres du savant de Rotterdam n'ont pas de quoi surprendre : tout devait les rapprocher. Comme le note excellemment A. Stegmann , leur formation chez les frères de la Vie commune, leur passion pour les lettres profanes, dans le même esprit d'une propédeutique à la philosophie chrétienne, leur prédilection pour saint Augustin, et, enfin, les intérêts communs de l'auteur et de l'éditeur.

En fait, les rapport épistolaires furent assez rares et le fossé se creusa assez vite : Erasme ne répondit guère à cette amitié active fondée sur l'estime, et n'hésita pas à abandonner Josse Bade pour confier éditions (et rééditions) à Martens, puis à Froben.

Josse Bade ne lui en tint jamais rigueur : il se contenta de se plaindre discrètement du préjudice que lui causait Erasme en annonçant, de manière inexacte, des éditions " revues " qui n'étaient en fait que des réimpressions, mais il ne lui retira jamais son amitié.

Erasme lui en sut gré en lui confiant l'édition d'un manuel technique, le De octo orationis partium constructione (1519 et 1521), mais surtout, beaucoup plus tard, en insérant dans le Ciceronianus (1528) un éloge vibrant et mérité : aux Italiens qu'il qualifiait de " singes de Cicéron " il opposait, comme " valeurs sûres " de la littérature humaniste, Josse Bade lui-même, qu'il associait à Guillaume Budé .

Malgré son extraordinaire activité (plus de 250 publications), une oeuvre personnelle d'une grande richesse, des relations de toute sorte avec ses contemporains les plus célèbres, l'oeuvre humaniste de Josse Bade reste mal connue ; le travail de base de Renouard mériterait d'être repris et approfondi : l'étude des éditions, des préfaces surtout et des commentaires, reste à faire, et elle apporterait un éclairage irremplaçable sur les débuts de l'humanisme à Paris.


PRÉSENTATION DE LA NEF DES FOLLES


Les Stultiferae Naves n'ont connu, depuis le XVIe siècle, aucune réédition, et, depuis l'adaptation de Drouyn, aucune traduction française. Il y avait là, sans doute, une lacune à combler, et cela pour plusieurs raisons.

Du point de vue de l'histoire des mentalités, elles représentent un moment caractéristique de la pensée religieuse et une production typique de la Devotio Moderna. Cette piété, héritée des frères de la Vie commune, qui met en garde contre les sens, sources du péché, chemin de perdition, n'a rien de médiéval. Qu'on regarde les cinq tapisseries de la " Dame à la Licorne " qui s'inspire d'une tradition ancienne, et que nous analyserons ci-dessous : on y trouve au contraire les cinq sens exaltés dans un contexte artistique.

Josse Bade fait explicitement allusion à cette conception morale dans la cinquième nef, celle du " toucher fou ", lorsqu'il évoque Donat et les cinq étapes de l'amour (quinque lineæ amoris) (et cela dès les premières lignes de la " Nef du toucher fou " mais en comparant, dans sa Préface, les cinq navires de folie aux " cinq vierges qui ne prindrent point d'uile avecques eulx pour mectre en leurs lampes " on reconnaît le souci de rattacher l'ouvrage à " l'Evangile de Monseigneur Saint Mathieu ", et donc à l'enseignement même de la Bible.

Ouvrage destiné à tous, " aux foulx hommes et aux folles femmes " prétendait le traducteur. En fait, on est bien obligé de constater que ce sont les femmes qui sont visées les premières. D'ailleurs, le titre est explicite : " les nefs des femmes folles ". Tous les bois gravés ne mettent en scène que des femmes : la vision folle nous présente une femme se coiffant ; l'ouïe folle, une femme chantant au son d'un luth et d'une vielle ; l'odorat fou, une femme à qui l'on offre des onguents ; le goût fou, plusieurs femmes, à table, mangeant et buvant ; le toucher fou, enfin, une femme à qui un homme donne un baiser. Mais c'est la première nef qui est la plus parlante : elle représente Eve, dans le plus simple appareil, montrant à son compagnon l'arbre et les fruits défendus, avec, pour commentaire, une longue élégie, où la première femme fait le récit de sa faute et de sa responsabilité dans les malheurs qui accablent le genre humain.

Dans cet ouvrage, la femme reste la tentatrice, responsable du péché, et cela au moment où la " querelle des femmes " battait son plein : même s'il est discret, l'antiféminisme de Josse Bade n'est pas douteux.

La parution de la Nef des femmes vertueuses, composée par Symphorien Champier et éditée en 1503, était la réplique directe au livre de Josse Bade, jugé offensant pour le sexe féminin. Querelle qui se prolongera longtemps encore, à travers les ouvrages d'un Agrippa de Nettesheim (De nobilitate et praecellentia foeminei sexus , d'un Rabelais (Le Tiers Livre, 1546) dont certains chapitres, inspirés de Platon, étaient regardés comme offensants pour les femmes ; et la réplique de François de Billon : Le Fort inexpugnable du sexe féminin (1555) qui prétendait venger les injures faites au sexe féminin.

Ouvrage marqué par son temps, il l'est aussi par son inspiration humaniste. Humaniste au sens traditionnel du terme, Josse Bade connaît ses classiques et il en tire un large parti dans les exposés qui précèdent chacune des cinq nefs des sens. Aulu-Gelle (Nuits attiques), Juvénal (Satires), Virgile (Bucoliques, Enéide), Horace et Pline l'Ancien sont les plus cités : les compilateurs, les représentants de la science antique, mais aussi les auteurs d'exempla fournissaient à Bade les développements nécessaires. Mais on rencontre aussi l'Ovide des Métamorphoses et des Héroïdes, et quelques citations de Perse, Sénèque, Tite-Live et Térence. Les " modernes " sont peu invoqués : à deux reprises, un pseudo-Virgile et une seule citation du maître de Bade : Béroalde.

Mais cette utilisation des classiques reste très traditionnelle : ils sont invoqués, mais pour défendre un point de vue, et un point de vue moral. Après les longs développements sur la science antique, qui montrent bien que la consultation des auctores avait un but tout pratique, ce sont surtout les exempla, les adages des anciens qui sont cités, et dans la mesure où leur voix est en harmonie avec la thèse de l'auteur. Et cela apparaît particulièrement à travers les références bibliques : un peu plus nombreuses que les références classiques, elles font surtout appel à la Genèse et aux livres historiques, grands pourvoyeurs d'exempla. Le Nouveau Testament, par contre, malgré les références à saint Matthieu, est réduit à un rôle secondaire .

Que ce " visage " de l'humanisme, largement utilitaire, profondément imprégné par les livres saints et les préoccupations didactiques, ne surprenne personne. C'était celui de Pétrarque, de Boccace, de Guarino et, pour les provinces du Nord, celui d'un Wimpfeling, d'un Erasme ou d'un Vivès : il suffit de relire les préfaces aux éditions des classiques pour se rendre compte à quel point, pour la plupart des humanistes, culture antique et culture chrétienne devaient se prêter main forte, la première, plus modeste, se mettant au service de la seconde .

Malgré leur but utilitaire évident, puisque les Stultiferae Naves visent, comme leur modèle, la Stultifera Navis de Brant, à instruire et à édifier (mais ne retrouve-t-on pas le même propos dans l'Eloge de la Folie d'Erasme ?), on ne saurait, sans injustice, négliger la valeur littéraire et artistique de l'ouvrage.

Josse Bade, dans sa Préface, déclare lui-même qu'il s'inscrit dans une tradition qui remonte à Esope de Phrygie, et que Sébastien Brant a continuée : celle " d'enseigner et prescrire des avertissements et conseils profitables, non pas de manière péremptoire à la façon des philosophes, mais pour avoir imaginé des apologues divertissants et séduisants, et ainsi glissé dans l'esprit et le coeur des hommes, grâce à l'attrait qu'on éprouvait à les entendre, des observations salutaires et prudentes ". " Instruire et plaire ", ce précepte d'Horace est donc aussi le propos de Josse Bade. A-t-il tenu sa promesse ?

L'ouvrage ne se présente pas de manière homogène. A l'instar de certains ouvrages de la littérature médiévale (les chantefables par exemple), le livre est composé de parties en prose et de parties versifiées. Mais cette alternance ne saurait être regardée comme un signe d'inachèvement : la répartition semble voulue et se justifie parfaitement.

Chacune des cinq nefs symbolise l'un des cinq sens : vue, ouïe, odorat, goût et toucher, et chaque chapitre comporte alors deux parties fort distinctes. La première, composée en prose, représente à la fois la science et la pensée de l'auteur. Science de l'auteur : origine et tentatives scientifiques d'explication (théories sur la vue, l'ouïe, les odeurs, puisées surtout chez les philosophes ou abréviateurs antiques). Puis, les multiples exempla, tirés de la Bible, de la mythologie, de l'histoire antique qui peuvent illustrer les péchés occasionnés par chacun des sens.

Cette partie est, dans les premiers chapitres, très développée (" la vue " : 6 pages ; " l'ouïe ", 6 pages) ; pour les derniers chapitres, par contre, elle est beaucoup plus brève (" l'odorat " : 2 pages, " le goût " : 2 pages, " le toucher " : 3 pages) ; disproportion qui ne surprendra pas dans un ouvrage de cette époque, mais qui n'a pas d'incidence sur le propos de l'auteur : définir, puis illustrer les péchés de chacun des sens à travers des exempla, présentés avec une hardiesse qui continue un Juvénal ou un Tacite, mais empruntés largement à la Bible (David, Bethsabée, Suzanne ; les Sodomites), à la mythologie (Hélène, Eurydice, Arion, Pasiphaé ou les Sirènes) et aussi à l'histoire (l'exemple bien connu de Messaline, la femme de l'empereur Claude, par exemple).

Ces parties en prose, instructives et révélatrices d'un certain état d'esprit, n'ont guère de caractère artistique. On y retrouve, se prêtant mutuellement main forte, des maximes ou des récits qui témoignent davantage du goût des sommes ou de la compilation que du souci de faire oeuvre littéraire : cet aspect du goût du Moyen-Age, fréquent encore chez un Erasme (Adages) ou un Rabelais, est une des caractéristiques de l'oeuvre de Josse Bade.

Mais chacun des développements en prose est suivi d'une partie versifiée. Les poèmes qui illustrent ainsi les cinq nefs sont consacrés eux aussi à chacun des sens : la vue (38 vers), l'ouïe (36 vers), l'odorat (16 vers), le goût (24 vers), le toucher (18 vers). Ils ont leur raison d'être et se rattachent directement au titre de l'ouvrage. Chaque sens étant symbolisé par une nef, le poète présente, après l'exposé des fautes occasionnées par chacun d'eux, le " chant rythmé des bateliers " qui " cherche à entraîner l'esprit et l'âme vers le péché ".

" Chant rythmé " : de fait, chacun des poèmes est composé en distiques inégaux, symbolisant bien le mouvement des rameurs .

A ce choix des cadences, toujours heureux pour rythmer le chant des rameurs (keleusma) , est associé un thème exactement opposé à celui des parties en prose. Ici, aucun souci d'instruire, et encore moins de morigéner : ce chant cadencé est celui de la séduction. C'est chaque sens qui, par la douceur de son chant, mais aussi par ses invites pleines d'attraits, tente de suborner le lecteur pour l'attirer vers le plaisir et le péché. Pour Josse Bade, après les instructions et les admonitions, il fallait offrir comme une contre-épreuve, où l'esprit et l'âme essaieraient leurs forces, et verraient s'ils sont en état de résister aux charmes des sens. La valeur poétique de ces " chants cadencés " est indéniable, et nous transporte quelquefois chez le meilleur Ronsard :

Vierge, cueille la rose,
tant que la fleur est neuve, et neuve ta jeunesse.
N'oublie pas que ta vie, comme elle, hâte son cours.

Tourne donc, ô ma mie, tes regards embués
vers mes présents suaves
Et monte sur l'esquif lors que les vents t'appellent.
Le hâvre n'est pas loin.
Dans trois jours, tu verras s'unir,
Des corps dorés en des choeurs éclatants.

Hâtez-vous, mes amis,
Cependant que le vent de son souffle léger
Vous invite à partir vers les prés odorants.
Là pousse l'ambroisie dont le parfum s'exhale
Là tout ruisseau qui coule
a la douceur du miel
et celle du nectar.

On retrouve la même alternance entre le premier chapitre " Explication de la Nef des folles " et le premier poème " Elégie d'Eve ". Alternance, mais non opposition, car le chapitre de prose développe la faute d'Eve (Genèse), la fragilité de l'homme (Pline, puis Job), enfin, l'invitation à choisir le dur chemin de la vertu (Hésiode, Caton). Le long poème qui suit (35 vers) donne la parole à Eve, qui évoque douloureusement sa première destinée bienheureuse, puis sa faute, le châtiment de Dieu, et enfin l'avènement d'une Vierge qui, mère du Verbe, écrasera le serpent et retrouvera les privilèges de l'état originel. Malgré son objet (c'est un véritable exposé de la théologie du péché originel), ce poème ne manque ni de grandeur, ni de pathétique.

Au charme du poème, l'éditeur Angelbert de Marnef a ajouté celui des six bois gravés qui illustrent heureusement les six Stultiferae Naves. Pour les introduire, un bois gravé original, qui représente une " nef de Folie ", non sans rapport avec la célèbre " Nef des Fols " qui ouvrait le livre de Sébastien Brant.

On pourra admirer les six figures allégoriques qui représentent

1 - Eve et la tentation (La Nef d'Eve)

2 - Une dame à sa toilette (Nef de la vue folle)

3 - Musique, chant et danse (Nef de l'ouïe folle)

4 - Fleurs et coffret à parfums (Nef de l'odorat fou)

5 - Repas et victuailles (Nef du goût fou)

6 - Amour et baisers (Nef du toucher fou).

Instantanés saisissants de la vie quotidienne en ce XVe siècle finissant, force du trait, richesse suggestive : nul doute que l'artiste a donné le meilleur de lui-même pour illustrer les cinq sens " qui entraînent les esprits à leur perdition ".

La comparaison des six bois gravés de l'ouvrage de Josse Bade avec les six tapisseries de la " Dame à la Licorne " fait apparaître la parenté du thème, mais les divergences de l'inspiration.

On retrouve, dans la " Dame à la Licorne ", représentée dans des jardins " aux mille fleurs ", mais séparée du monde, non seulement l'illustration des cinq sens (vue, ouïe, odorat, goût et toucher), mais aussi une sixième tapisserie, qui introduit les cinq autres, intitulée, elle, " A Mon Seul Désir ".

Dans un décor volontairement exotique (arbres, animaux, costumes, oriflammes aussi ornées de croissant), tout y est, dans une atmosphère de sérénité et de noblesse, apologie des sens de nature. Miroir ouvragé, orgue positif, parfums, fruits, répondent à l'atmosphère à la fois orientale et légendaire que matérialisent les arbres exotiques, de petits animaux tels que singes ou perroquets, et surtout les animaux stylisés que sont le lion et la licorne.

Le personnage central, la dame, avec ses robes amples et damasquinées d'or et de pierreries, est comme grandie par la présence de sa suivante, et incarne parfaitement cette noble exaltation des plaisirs des sens. On n'y trouve rien de cette condamnation qu'annonce le péché d'Eve, et que dénoncent les excès figurés dans les bois gravés de Josse Bade. Rien non plus de ce réalisme à la Breughel, qui nous présente, dans le cadre pourtant conventionnel des " nefs de folie ", des hommes, des femmes surtout, dans leur environnement quotidien : les instruments de musique, les objets de toilette, les coffrets de parfums, les plats de victuailles avec gourdes et gobelets, tout contribue à faire de ces bois gravés des instantanés de la vie de tous les jours. La " Dame à la Licorne " appartient encore à l'âge du Roman de la Rose et de la découverte du proche Orient : elle ignore totalement ce mouvement " réformateur avant la Réforme " que fut la Devotio Moderna .


LE THEME DE LA FOLIE AU XVle SIECLE


Il est un aspect qui mérite spécialement de retenir l'attention : les Stultiferae Naves s'inscrivent dans une tradition qui, largement représentée au Moyen Age et au XVe siècle, connaîtra au XVIe siècle un développement spectaculaire. A vrai dire, le thème de la folie ne fait pas, au XVe siècle, une irruption brusque dans la littérature et dans l'art : on sait le rôle qu'ont joué les " sots " ou les " fols " dans la vie sociale. La littérature elle-même leur donne un rôle non négligeable : ils apparaissent dans les farces, mystères ou moralités, et particulièrement dans les " soties " où la folie incarne souvent la sagesse. Les " Nefs des fols " enfin sont loin d'être inconnues, témoin ce poème de H. Techner " Das Schiff der Flust " (" Le bateau de perdition ", 1365) ou celui de Jacop van Oestvoren " La barque bleue " (1413)
. Mais c'est à partir de la fin du XVe siècle que ce thème devait connaître la diffusion la plus spectaculaire.

Parmi les écoles qui ont illustré le thème de la folie, un premier groupe paraît directement relié aux oeuvres de S. Brant et de Jérôme Bosch . Il se caractérise, sur le fond, par la présentation traditionnelle du visage de la folie : c'est l'insipientia de l'Ecriture, assimilée au péché. Du point de vue de la forme, il ressortit au genre didactique, où le souci d'instruire l'emporte sur celui de plaire. Par contre, l'illustration offre d'authentiques chefs-d'oeuvre, qu'il s'agisse des bois gravés de la Stultifera Navis ou des oeuvres picturales d'un Bosch ou d'un Breughel.

La Narrenschiff de S. Brant, par la traduction latine qu'en donnera Jacques Locher , connaîtra une diffusion extraordinaire : éditions, traductions (deux traductions françaises, l'une en vers, l'autre en prose, prouvent l'intérêt du public), imitations surtout, se multiplieront pendant les premières décennies du XVIe siècle. Après les Stultiferae Naves (1498), on citera les Sermons de Geiler de Keiserberg (1570) qui reprennent les thèmes de Brant et même certaines illustrations, l'Exorcisme des Fous de Mürner (1512), et parmi les imitations françaises, Les regnards traversans les folles fiances de ce Monde de Jean Bouchet, parue en 1504.

Si l'intérêt littéraire de ces ouvrages apparaît quelquefois fort médiocre, on ne saurait en dire autant de la présentation artistique. Les bois gravés, attribués à Dürer, se retrouvent dans presque toutes les traductions ou imitations qu'a suscitées la Nef de Brant : la force du trait, la richesse de la valeur suggestive, le témoignage de la vie quotidienne, tout contribue à leur conserver leur valeur artistique. A ces illustrations, il faudrait ajouter les oeuvres picturales de Jérôme Bosch ou de Breughel. L'oeuvre de Jérôme Bosch, pour nous limiter à elle, paraît bien illustrer, à sa manière, la folie humaine. Que l'on évoque le Jardin des délices, le Jugement dernier ou le Chariot de foin , on retrouve les trois étapes de toute folie humaine : le péché au jardin d'Eden ; les folies de toutes sortes qui sont le lot de l'espèce humaine ; la mort éternelle qui en est l'issue.

Avec l'Eloge de la folie, chez Erasme, on assiste à un double enrichissement du thème de la folie au XVIe siècle. Quelques critiques ont relié l'Eloge à la Nef de Brant, et sans doute l'oeuvre d'Erasme ne lui est pas totalement étrangère. On y retrouve ce que Pierre Mesnard appelle " l'arrière-fonds médiéval et germanique ", et il se vérifie dans les chapitres 39 à 61, où la verve satirique, de plus en plus amère, met en exergue les malheurs qui résultent de la folie des hommes.

Mais Pierre Mesnard a raison de souligner l'erreur où peuvent entraîner les vignettes d'Holbein : la " Folie " qui a revêtu, dit Erasme, un " accoutrement inusité ", est sans doute fort loin de ses attributs traditionnels, le bonnet à grelot et la marotte .

L'originalité d'Erasme est double. Elle tient, d'une part, à son inspiration lucianesque ; d'autre part, aux derniers chapitres, qui donnent à l'Eloge son sens le plus haut.

L'inspiration lucianesque n'est guère contestable : Erasme l'affirme dès la Préface. Le visage de la Folie a perdu son caractère farouche : fille de la nymphe Jeunesse, elle a pour rôle d'adoucir les malheurs des humains ; en leur donnant, dans leurs tribulations, l'illusion du bonheur : celle du grammairien qui se délecte dans ses grimoires ; celle de l'ambitieux qui sacrifie son repos à sa folie ; celle de l'amour, enfin, qui contribue à perpétuer l'espèce humaine.

Mais Erasme ne s'en est pas tenu à cette sagesse, même exorcisée et souriante. Il nous présente une autre folie, celle de la sainteté, et la plus haute leçon des saintes lettres. Cette folie réhabilitée, chemin de l'authentique sagesse, c'est la folie dont l'apôtre Paul s'est fait le héraut ; c'est la folie qu'a incarnée le Christ ; c'est la folie enfin qui, couronnant l'enseignement d'un Platon, arrache l'homme à la terre pour lui faire aimer l'éternel, l'invisible, et réaliser la promesse du prophète : " L'oeil n'a pas vu, l'oreille n'a pas entendu, le coeur de l'homme n'a pas ressenti ce que Dieu ménage à ceux qu'il aime ".

On retrouvera ces divers visages de la Folie dans le Pantagruel de Rabelais. Plutôt que sur les trois premiers Livres, qui sont déjà une galerie des folies du monde, et où Rabelais, suivant la trace d'Erasme, tourne en ridicule les faux savants, les juristes et leurs manies, les théologiens et les mille visages de la piété superstitieuse , nous mettrons l'accent sur le Quart Livre, où la nef de Pantagruel, nouvelle " Nef des fols ", va rencontrer, dans des îles imaginaires, toutes les folies du monde .

Déjà les douze navires de la flotte de Pantagruel n'étaient pas sans rapports avec la Nef brantienne, et plus encore avec le tableau de Jérôme Bosch La Nef des fols, gréée sous le signe de la ripaille et du vin .

Mais il existe entre Rabelais et Brant une différence fondamentale. Chez Brant, les navires sont des nefs de folie ; chez Rabelais, seul Panurge incarne la folie brantienne ; les autres compagnons, et Pantagruel lui-même, sont des sages, ou plutôt de ces " fous-sages " formés par le Nouveau Testament et les épîtres de Paul.

Ainsi, dans le sillage d'Erasme, la folie, réhabilitée, a surtout inspiré des oeuvres plaisantes : le genre de l'Eloge garde un caractère de jeu d'école. L'oeuvre de Rabelais, comme d'ailleurs les comédies profanes de Marguerite de Navarre appartiennent à des genres plus élaborés. Il manquait à la folie d'être présentée et défendue pour elle-même, sur le plan philosophique en même temps qu'artistique. Ce sera l'oeuvre de Montaigne.

Sans doute, à travers la bigarrure des Essais, Montaigne dénonce à son tour les folies de l'homme ; jamais peut-être le regard du sage ne s'était posé de manière plus profonde sur l'être humain pour en marquer les faiblesses et les limites.

Trouve-t-on, chez Montaigne, un éloge de la folie ? Il faut bien convenir que l'éloge de la sagesse des peuples dits primitifs est sincère ; comme l'est son admiration devant le courage des paysans affrontant la mort : la vraie sagesse, ce n'est pas chez les sages selon le monde qu'il faut la chercher, mais chez les simples, les primitifs, qui n'ont pas perverti les lois de la nature .

On ne s'étonnera pas dès lors que Montaigne ait fait sienne, dans l'Apologie, cette citation de Paul : " Je détruirai la sapience des sages, et abattray la prudence des prudents ", et il ajoutait, en marge, sur l'exemplaire de Bordeaux : " La faiblesse de Dieu est plus forte que les hommes, et la folie de Dieu plus sage que leur sagesse " .

Il s'agit bien là d'un dernier éloge de la folie. Avec une nuance, toutefois. Où Erasme mettait jeu et ironie, où Rabelais introduisait satire et fantastique, Montaigne laissait parler son intelligence et son coeur, et l'éloge de la folie atteint chez lui sa plus prestigieuse expression littéraire.

Ces quelques jalons de la fortune du thème de la folie ne sont là que pour servir de balises. On n'en finirait pas d'évoquer les oeuvres littéraires et artistiques qui, au XVIe siècle, procèdent directement ou indirectement de la Folie. Il faudrait aussi donner leur place à quelques oeuvres maîtresses des siècles suivants, de Molière à Diderot, de Pascal à Victor Hugo, pour ne rien dire de sa fortune exceptionnelle dans la littérature contemporaine.


LE CHOIX DE L'EDITION


Parmi les différentes éditions des Stultiferae Naves nous avons choisi l'édition latine princeps, publiée par Angelbert de Marnef le 18 février 1500, et imprimée par Thielmann Kerver à Paris. La qualité de l'impression et du texte, la beauté de ses bois gravés la recommandaient naturellement.

Parmi les autres rééditions, celle de Johann Pruss à Strasbourg (1502, in-4o) n'est pas sans mérites : mais si elle présente l'intérêt de comporter une préface supplémentaire de Jakob Wimpfeling, elle n'a ni la même autorité, ni surtout la même perfection.

Plutôt que la traduction française de Jean Drouyn qui, en fait, est plutôt une adaptation libre, et même une création originale, étrangère à Josse Bade lui-même, pour la moitié de l'ouvrage, nous avons choisi d'offrir au lecteur une traduction française nouvelle, fidèle au texte, et soucieuse de répondre au goût et aux exigences du public d'aujourd'hui.

Une réserve cependant : il aurait été dommageable de donner, pour les parties de prose et pour les parties versifiées, la même traduction prosaïque qui aurait été une nouvelle infidélité. Aussi avons-nous modifié la forme et la présentation des passages poétiques, afin de suggérer le mouvement cadencé des vers qui est celui du chant des bateliers. Des notes accompagnent la traduction. Elles fournissent une documentation et un commentaire littéraire et artistique indispensables à la bonne compréhension d'un texte peu connu de la fin du XVe siècle. Deux index les complètent qui facilitent la consultation ou l'utilisation de la Nef des Folles : un index des noms propres qui, par le choix des exempla retenus par l'auteur, met en évidence au premier coup d'oeil l'éclectisme de celui-ci ; un index des citations qui donne de précieuses indications sur son environnement culturel et artistique, éclairant ainsi un aspect de l'humanisme de Josse Bade.