3ème partie : L’Aveu

Il se dit : Je veux savoir. Je ne peux rester dans ce doute. Je veux savoir!
Et il s'habilla vite, se vêtant à la hâte. Il pensait : "J'ai soixante-deux ans, elle en a cinquante-huit; je peux bien lui demander cela. "
Et il sortit.
La maison de Sandres se trouvait de l'autre côté de la rue, presque en face de la sienne. Il s'y rendit. La petite servante vint ouvrir au coup de marteau.
Elle fut étonnée de le voir si tôt :"Vous déjà, monsieur Saval; est-il arrivé quelque accident? "
Saval répondit :
" Non, ma fille, mais va dire à ta maîtresse que je voudrais lui parler tout de suite.
- C'est que Madame fait sa provision de confitures de poires pour l'hiver; et elle est dans son fourneau; et pas habillée, vous comprenez.
Oui, mais dis-lui que c'est pour une chose très importante. "
La petite bonne s'en alla, et Saval se mit à marcher dans le salon, à grands pas nerveux. Il ne se sentait pas embarrassé cependant. Oh! il allait lui demander cela comme il lui aurait demandé une recette de cuisine. C'est qu'il avait soixante-deux ans !
La porte s'ouvrit; elle parut. C'était maintenant une grosse femme large et ronde, aux joues pleines, au rire sonore. Elle marchait les mains loin du corps et les manches relevées sur ses bras nus, poissés de jus sucré. Elle demanda, inquiète :
"Qu'est-ce que vous avez, mon ami; vous n'êtes pas malade? "
Il reprit :
"Non, ma chère amie, mais je veux vous demander une chose qui a pour moi beaucoup d'importance, et qui me torture le coeur. Me promettez-vous de me répondre franchement? "
Elle sourit.
" Je suis toujours franche. Dites.
- Voilà. Je vous ai aimée du jour où je vous ai vue. Vous en étiez-vous doutée? "
Elle répondit en riant, avec quelque chose de l'intonation d'autrefois :
"Gros bête, va ! Je l'ai bien vu du premier jour ! "
Saval se mit à trembler; il balbutia :
" Vous le saviez ?... Alors... "
Et il se tut.
Elle demanda :
" Alors ?... Quoi ? "
Il reprit :
" Alors... que pensiez-vous?... que... que... Qu'auriez-vous répondu? "
Elle rit plus fort. Des gouttes de sirop lui coulaient au bout des doigts et tombaient sur le parquet.
" Moi?... Mais vous ne m'avez rien demandé. Ce n'était pas à moi de vous faire une déclaration ! "
Alors il fit un pas vers elle :
" Dites-moi... dites-moi... Vous rappelez-vous ce jour où Sandres s'est endormi sur l'herbe après déjeuner... où nous avons été ensemble, jusqu'au tournant, là-bas... "
Il attendit. Elle avait cessé de rire et le regardait dans les yeux :
"Mais certainement, je me le rappelle."
Il reprit en frissonnant :
"Eh bien... ce jour-là... si j'avais été... si j'avais été... entreprenant... qu'est-ce que vous auriez fait ? "
Elle se mit à sourire en femme heureuse qui ne regrette rien, et elle répondit franchement, d'une voix claire où pointait une ironie :
"J'aurais cédé, mon ami." Puis elle tourna ses talons et s'enfuit vers ses confitures.
Saval ressortit dans la rue, atterré comme après un désastre. Il filait à grands pas sous la pluie, droit devant lui, descendant vers la rivière, sans songer où il allait. Quand il arriva sur la berge, il tourna à droite et la suivit. Il marcha longtemps, comme poussé par un instinct. Ses vêtements ruisselaient d'eau, son chapeau déformé, mou comme une loque, dégouttait à la façon d'un toit. Il allait toujours, toujours devant lui. Et il se trouva sur la place où ils avaient déjeuné au jour lointain dont le souvenir lui torturait le coeur.
Alors il s'assit sous les arbres dénudés et il pleura.