La question d'Homère
La question d'Homère par A. van GENNEP.
Les poèmes homériques, l'archéologie et la poésie populaire
ED. Mercure de France - Paris, 1909
La question d'Homère : les Grecs déjà, et les Romains, la
discutaient avec ardeur. A partir de la Renaissance, chaque érudit, ou
presque, tenta de la résoudre. Dans le public, on se moqua souvent de ces
poursuites d'une certitude, indifférente semblait-il.
C'était mal comprendre qu'un tempérament de savant se marque par
le plaisir que fait éprouver non pas seulement la découverte d'une
solution, mais davantage sa recherche. En ce sens, le savant est proche de l'artiste;
l'imagination est leur vraie maîtresse également. Il y a, sans doute,
des nuances. Tel savant éprouvera un plaisir profond à déterminer
la place d'un phénomène, d'un fait dans la série qui convient.
Tel autre voudra reconstituer, avec des pierres et des inscriptions, une civilisation
évanouie. D'aucuns encore se créent patiemment une vision merveilleuse
de l'humanité toute entière, sous ses aspects divers et changeants,
depuis ses débuts jusqu'à ses formes exactement contemporaines.
Le savant recrée le monde comme l'artiste, à l'aide seulement d'autres
procédés.
La question d'Homère a ceci d'admirable, qu'elle peut servir de prétexte
pour des recherches étendues à chaque spécialiste, à
l'historien comme au géographe, à l'archéologue comme à
l'épigraphiste, à l'ethnographe comme au folkloriste, au linguiste
comme au critique littéraire. Aussi a-t-on vu cette question changer d'aspect
au fur et à mesure que se constituaient des sciences nouvelles. C'est à
ce point de vue que je l'examinerai ici, c'est-à-dire non dans son évolution,
mais dans ses rapports avec les diverses sciences.
En outre, elle fournit au psychologue un cas intéressant de suggestion
collective en matière scientifique. On croit volontiers, a priori, que
les savants doivent moins que d'autres accepter des opinions toutes faites ou
des formules vides. Nullement : leur "esprit critique" ne porte d'ordinaire que
sur des séries restreintes de phénomènes, des cycles étroits
d'idées. La faute en est à ce que la spécialisation, d'abord
simple moyen, est devenue peu à peu une fin, un "devoir" pour le savant.
Le public de son côté n'autorise pas un spécialiste à
sortir de la case qu'il lui est assignée pour demeure. Souvent, d'ailleurs,
le spécialiste ne tient pas à en sortir, mais se fait gloire de
l'étroitesse de son horizon. Il lui arrive alors, s'il généralise,
de commettre des erreurs que le spécialiste d'à côté
rectifie, en commettant d'autres erreurs à son tour. Ceci est très
marqué dans les discussions entre linguistiques et archéologues
à propos de la question homérique. Je ne fais pas tant allusions
aux erreurs portant sur de petits détails que sur celles qui tiennent à
des interprétations de portée voulue générale. Très
souvent, comme on le verra amplement par la suite, des observations exactes pour
un lieu et un temps donnés ont été transposées, c'est-à-dire
appliquées à d'autres lieux et à d'autres temps, sans souci
des circonstances concomitantes. On a reporté du présent européen
dans l'antiquité grecque ou asiatique ; on a assimilé Homère
à un Victor Hugo, une épopée à un conte populaire,
et ainsi de suite.
Depuis longtemps, la question d'Homère ne consiste plus en une question
d'individu : le beau vieillard à grande barbe, et aveugle, a vécu,
même pour les poètes modernes. La tradition grecque qui eut une si
belle fortune ne peut en aucun cas se rapporter à l'auteur de l'Iliade
et de l'Odyssée. Cet auteur lui-même n'est pas un individu unique.
Homère a eu des collaborateurs, peu nombreux, sans doute, mais enfin des
collaborateurs.
Ceci étant reconnu dans les grandes lignes dés le milieu du XIIIe
siècle. Mais Wolf survient, qui publie, en 1795, les Prolégomènes
à l'Iliade. Son sens esthétique était trop juste pour lui
faire nier l'unité générale, l'unus color du poème
; mais il exagéra la théorie des juxtapositions, exagération
qui se marqua davantage encore en ses continuateurs. Quelques-uns d'entre eux
ne virent plus dans les poèmes homériques que des collections de
lais, juxtaposés, au cours de plusieurs siècles, par de nombreux
aèdes anonymes.
D'autres cependant ne purent nier totalement cette unité des poèmes
que sent tout lecteur non prévenu. Mais la théorie interdisait de
regarder l'unité de composition et de mouvement comme due à un individu
déterminé, ou à quelques individus très peu nombreux.
On imagina qu'elle n'était qu'une conséquence naturelle, une résultante
des conditions internes de toute création épique. C'est ainsi que
Frédéric Schlegel déclara : "L'épopée homérique
n'est pas une oeuvre qui ait été conçue et exécutée
; elle a pris naissance, elle a grandi naturellement". Cette opinion a encore
été formulée ainsi : "L'épopée grecque est
une production organique", c'est-à-dire qu'elle a dû croître
comme un animal ou une plante, inconsciemment, par suite d'une force interne toute
puissante.
On a donc affaire ici à ce procédé de transposition dont
on rencontrera bien d'autres formes encore et qui consiste à appliquer
à une série de phénomènes déterminée
la terminologie et les concepts spéciaux correspondant à une autre
série de phénomènes déterminée. Dans le cas
présent : de notions et de termes biologiques à des faits d'ordre
littéraire. En soi, le procédé d'explication par la transposition
est légitime, et l'ethnographie générale ainsi que plusieurs
de ses sections, notamment l'étude de l'art primitif, ont gagné
à l'application de la méthode biologique. Mais encore une méthode
particulière n'oblige-t-elle pas à utiliser aussi le vocabulaire
qui lui correspond ; et dans la question homérique, ni la transposition
de méthodes ni celle de terminologies spéciales n'a fourni jusqu'ici
des explications réelles.
Ayant nié l'unité du poème et l'individualité de l'auteur,
la théorie se devait de désarticuler le mécanisme de la composition.
C'est à quoi se sont employés nombre de savants, surtout allemands,
mais aussi anglais et français. Ils analysèrent chant par chant,
vers par vers, mot par mot, l'Iliade et l'Odyssée. Et leur critique minutieuse
rejeta peu à peu de l'oeuvre tout ce qu'ils jugèrent inconséquences,
répétitions, inutilités, clichés, anachronismes, contradictions.
Quelques-unes de leurs découvertes valent d'être citées.
Il est dit dans l'Iliade qu'en vingt-quatre heures les Grecs construisirent une
muraille fortifiée ; mais, demandent les critiques, que faisaient pendant
ce temps les Troyens ? Ou bien : Nausicaa, pour une princesse fille de roi, ne
se montre-t-elle pas bien inquiète du qu'en-dira-t-on ? Ou encore : pourquoi
Achille, ayant prêté ses armes à Patrocle, armes qui vont
à son ami comme un gant, ne prend-il à son tour les armes de Patrocle
(qui doivent lui aller aussi) afin de combattre à son côté,
pour le défendre ? O Bouvards, ô Pécuchets !
Devant un tel système de critique, aucun poète ne saurait tenir,
ni Milton, ni Dante, ni même le grand Goethe, dont le Faust est une merveille
précisément par ses contradictions, ses flottements, ses inégalités,
image de toute une vie de sentiments et de pensée. Le "lecteur critique"
est d'ailleurs une invention moderne ; et les poèmes homériques
n'étaient même pas lus, mais récités. L'"auditeur critique"
est lui aussi une invention moderne, bien plus rare encore que le "lecteur critique".
L'on ne saurait donc attendre d'Homère une uniformité qui ne se
rencontre dans aucune véritable oeuvre d'art, uniformité que son
public n'exigeait pas de lui, et que le public moderne, plus difficile, n'exige
pas non plus avec la rigueur que supposent les savants qui ne sont que savants.
Le résultat de tout ce travail d'analyse a été une dissection
de l'Iliade et de l'Odyssée. Lachmann coupa l'Iliade en deux morceaux,
l'historien Grote en trois, un autre en quatre. Puis on découvrit que chaque
poème n'était qu'une juxtaposition de morceaux d'abord indépendants
qui se cristallisèrent automatiquement autour d'un noyau primitif. "Je
n'ai pas à apprécier, dit M. Bréal, un système qui
réduirait l'Iliade au point de la faire ressembler à une tragédie
du Premier Empire. Ce serait dans doute la première fois que les beautés
d'une oeuvre lui viendraient des interpolateurs(1)."
Le travail de juxtaposition et de cristallisation aurait demandé quatre
siècles au moins. Cette théorie a ceci de bizarre qu'elle utilise,
suivant les besoins du moment, deux contradictoires : d'une part, que les poètes
ont conservé la tradition originale (d'où l'usage du chariot de
guerre, des armes en bronze, d'un ensemble déterminé de lois coutumières,
une forme particulière de société féodale, un certain
type de maison) ; et, d'autre part, que les poètes ont introduit dans le
poème en voie de croissance les nouveautés contemporaines (formes
récentes d'armes défensives, certains rites funéraires, des
croyances religieuses plus modernes et autrement systématisées,
un autre type de maison, un nouveau système de lois, des modernismes de
vocabulaire et de grammaire). Manié par des mains habiles, comme celles
de Helbig en Allemagne, ou de Leaf en Angleterre, ce glaive à double tranchant
dénoue tous les problèmes... en les coupant.
Dans ces conditions, il est impossible de faire ici la démonstration des
erreurs commises, parce qu'elle nécessite la discussion des détails,
du travail de microscope. Et je renvoie aux travaux cités à la Bibliographie
critique dressée par M. A. J. Reinach pour ce volume, quiconque désire
s'intéresser activement à la "question homérique". Les savants
ne sont d'ailleurs pas seuls juges en cette matière : c'est à un
jugement littéraire que se ramène au moins en partie le problème
homérique.
Et sur ce point les lecteurs ordinaires, j'entends ceux qui lisent Homère
par plaisir esthétique, sans arrière-pensée de critique philologique
ou archéologique, sont d'accord : l'Iliade et l'Odyssée leur donne
une impression générale d'unité de ton et de composition.
Quelques savants aussi ont été saisis par le charme, tels Wolf,
Monro et d'autres, qui ont oscillé sans cesse entre l'affirmation d'unité
que leur suggère la lecture suivie et l'affirmation de multiplicité
qu'entraîne la critique serrée de l'oeuvre. Comme le remarque A.
Lang, Wolf cesse d'être wolfien dés qu'il apprécie du point
de vue esthétique.
Pour juger les poèmes homériques, il faut d'abord se rappeler qu'ils
étaient destinés, non pas à être lus à tête
reposée, mais à être écoutés. Et l'auditeur
pardonne des répétitions et des longueurs dont le lecteur enrage.
Les savants ont déclaré que les répétitions, de même
que tous les passages proprement inutiles à l'action, sont autant de remaniements
après coup et d'interpolations. Mais c'est oublier le caractère
de tout poème récité, qui tient à une nécessité
physiologique. L'attention de l'auditeur se fatigue. Il lui faut des repos, que
lui procurent les répétitions d'idées, d'images et de mots.
Elles sont en même temps un plaisir, car elles lui donnent la sensation
de participer activement à l'oeuvre poétique. C'est le principe
même de la mélodie et du leit-motiv.
Le bercement de l'oreille et de l'esprit est encore obtenu dans les poèmes
homériques par le rythme, à la fois monotone et varié, des
hexamètres.
On a observé, à plusieurs reprises, qu'entre les divers mètres
de la poésie grecque l'hexamètre est l'un des plus sévèrement
réglés. La place des longues et des brèves y est fixé
d'avance. Non moins rigoureuses sont les lois de la prosodie : d'où Michel
Bréal conclut que l'hexamètre, de même que l'alexandrin français,
"a l'air d'être l'héritier d'une longue évolution".
Cette uniformité du mètre est en tout cas l'un des meilleurs arguments
contre la théorie de la formation populaire des poèmes homériques.
En supposant qu'il ait existé plus anciennement des poèmes de même
sujet, ils devaient, comme les autres poésies populaires, présenter
un grande variété de rythmes, dont l'uniformisation n'a pu être
accomplie que par un seul individu, par le poète de génie que nous
appelons Homère. Une fois le modèle donné, d'autres aèdes,
comme les "poètes cycliques", ont pu développer tel passage, insérer
çà et là des fragments de chants, et même un chant
entier, le XXIIIe de l'Iliade. Mais ces adjonctions se reconnaissent facilement.
Elles sont une preuve de plus que le reste est bien d'une seule et même
main.
Le repos des auditeurs, et cette fois aussi du récitant, est encore obtenu
par l'emploi des célèbres épithètes. On a construit
à leur sujet plusieurs hypothèses ingénieuses. En réalité,
l'habitude de voir toujours un nom accompagné de son épithète
aide la mémoire et la prononciation considérablement. Il suffit
d'écouter autour de soi, pour constater que ce sont ceux-là précisément
qui ont l'esprit paresseux et la langue lourde, qui pensent et parlent par clichés.
Les "épithètes homériques" sont des clichés et des
chevilles de repos, comparables aux clichés verbaux des bylines russes
et des chansons épiques des Slaves méridionaux. D'où leur
automatisme. La mer est toujours "fertile en poissons" ; les boeufs "tournent
les jambes en marchant" ou sont "violemment mis à mort". Mais ces épithètes,
soi-disant "photographies involontaires du monde extérieur", viennent souvent
à contretemps : à propos de la courroie d'un casque, il est parlé
du boeuf "violemment mis à mort" ; au commencement de l'Odyssée,
Egisthe est glorifié comme "l'irréprochable", alors qu'on va rappeler
ses crimes.
Ce n'est pas, comme le pense M. Bréal, que "le vers a fonctionné
tout seul, comme un rouage dont on a trop usé". Mais l'épithète
et le substantif forment un seul mot, une seule aspiration pour le chanteur, un
seul son harmonique pour l'auditeur. Les épithètes également
stéréotypées de nos Chansons de Geste, nos "Empereur à
la barbe fleurie", s'expliquent de la même manière. Et ce procédé
se rencontre dans tous les poèmes d'une certaine longueur destiné
à être récités. Un aède n'est pas un phonographe.
Dans ces conditions, je ne vois pas qu'une "longue période d'essais épiques
ait dû précéder". Il a suffi d'un habile homme pour généraliser
le procédé et l'appliquer avec méthode, peut-être simplement
parce qu'il avait le souffle court.
C'est ce que M. Bréal reconnaît d'ailleurs quand il dit des épithètes
que "les auditeurs d'Homère ne les percevaient pas plus que nous ne percevons
l'adjectif quand nous disons le brave Dunois, le grand Corneille", et qu'il remarque
: cinquante vers de l'Iliade coûtent moins d'effort à dire que vingt
vers de l'Enéide.
Quant à la langue, elle présente ce caractère de n'être
le parler d'aucune région déterminée de l'Asie Mineure, de
la Grèce ni des îles : ce n'est ni l'ionien pur, ni l'éolien,
ni le béotien, ni le cypriote, mais un amalgame de tous ces dialectes,
simultanément et pêle-mêle. Comme de juste, on a voulu rapporter
ces différences de dialecte à autant de poètes différents
; et l'on a désarticulé ainsi les poèmes sans arriver d'ailleurs
à aucun résultat valable. De là cette théorie, que
les poèmes homériques auraient été composé
à Smyrne, d'abord colonie éolienne, conquise ensuite par les Ioniens.
L'isolement d'Homère au point de vue linguistique demeure inexpliqué
pour le moment. D'aucuns supposent que la langue homérique est formée
d'emprunts parce que langue littéraire : à quoi l'on répondra
que la langue de nos Chansons de Geste, quoique littéraire, n'est pas un
amalgame informe de dialectes d'oc et de dialectes d'oïl. Dire que les aèdes
homériques sont les héritiers d'une longue tradition, et, d'autre
part, que dans la poésie hellénique, chaque genre eut son dialecte,
ce n'est pas expliquer pourquoi le genre épique se servit en fin de compte
d'une langue spéciale formée de toutes sortes d'emprunts.
Comme hypothèse on a ici encore le choix. On peut supposer qu'Homère
a voyagé longtemps dans diverses régions du monde hellénique
avant de fixer ses poèmes sous leur forme actuelle. Ou bien, qu'il a fait
partie d'une corporation d'aèdes recrutée parmi les populations
grecques. Ou encore, que les événements historiques ont, comme à
Smyrne, modifié le langage local. Mais les différences dialectales
ne sauraient, donnée la façon dont elles sont juxtaposées
et entremêlées, être le résultat d'interpolations postérieures
ou la preuve d'une production purement populaire. Moins admissible encore cette
autre hypothèse que l'Iliade aurait été composée d'abord
en éolien, puis transposée en ionien.
En même temps, la langue homérique est un mélange de formes
linguistiques vieillies et modernes, où l'on a voulu voir la preuve de
la longue durée qu'il aurait fallu pour l'élaboration de ces poèmes.
La différence des formes permettrait des indications de dates s'il s'agissait
de poésie populaire. Mais en tout temps et dans tous les pays les poètes
ont archaïsé. Ils vont reprendre dans les vieux fonds de leur langue
des mots, des expressions, des désinences qui leur sont nécessaires.
Homère a fait comme les autres. Et l'on arriverait, en appliquant ce procédé
critique à nos poètes modernes, à d'étranges résultats.
Dans le détail, les raisonnements des archéologues et des philologues
ont souvent été fondés sur des interprétations dont
d'autres archéologues ont ensuite montré l'inanité. De critiques
en critiques, d'ici quelques centaines d'années, chaque mot, ou presque,
de l'Iliade et de l'Odyssée sera pourvu de sa bibliographie propre.
Quoique la langue homérique ait sa grammaire et son lexique à elle,
aucun trait essentiel, aucune désinence grammaticale par exemple, ne la
différencie de l'époque suivante. Les formes et les changements
de sens des mots montrent aussi que la langue homérique est loin d'être
primitive et de facture purement populaire.
Un poète, quel que soit son génie, ne peut avoir d'action profonde
et constante sur cet ordre de phénomènes. Mais c'est de lui que
dépend l'harmonie de la composition, laquelle, dans l'Iliade comme dans
l'Odyssée, est proprement évidente. Les savants cependant l'ont
volontiers niée, surtout en prenant pour texte les répétitions
et les passages soi-disant inutiles ou contradictoires. Même Bréal
admet comme morceaux ajoutés après coup "ceux qui ne nous apprennent
rien, qui répètent sous une autre forme et avec d'autres personnages
ce qu'on a vu déjà, qui mentionnent les anciens faits et reprennent
de vieilles expressions".
Si ces trois éléments d'appréciation se rencontrent ensemble,
le passage aura bien quelques chances en effet d'être postérieur.
Mais ce cas est rare : et la répétition soit d'un the, soit d'un
fait particulier, soit d'une série de vers ou de mots, ne suffit pas à
elle seule à légitimer le jugement d'interpolation. Et, se plaçant
à un point de vue général, on doit au contraire reconnaître
avec Lang que "les répétitions, dans Homère, ne sont pas
nécessairement de date récente ; ce procédé est un
élément de la poésie épique comme des ballades". Et
Andrew Lang pense ici autant à la répétition d'un the, par
exemple d'une description de rites funéraires, qu'à celle de l'expression.
L'effet poétique de la répétition est d'ailleurs bien connu
des poètes, même les plus individualistes comme Goethe ou Shakespeare,
sans parler d'Hugo, de Schiller ou de Dante, et davantage encore de la poésie
populaire. Elle est essentiellement un moyen de fixation du rythme large : rythme
de l'oeuvre entière et de chaque chant.
Ce rythme large, le "lecteur critique" est exposé à ne pas le sentir,
au lieu qu'il remarquera aisément le rythme court d'une strophe ou d'une
série de vers consacrés à un seul développement d'images
et d'idées. Choquantes surtout lui sembleront des contradictions ou même
des lacunes, que, dépourvu d'imagination sur le moment de l'analyse, il
ne saura animer immédiatement comme fait l'auditeur. Celui-ci, d'ordinaire
excité par la fête même dont le chant ou le spectacle n'est
qu'un des éléments, écoute et regarde avec des facultés
de compréhension et de création imaginative avivées. Il ne
demande donc pas au poète une logique froide, un équilibre verbal
constant.
Souvent, d'ailleurs, les critiques ont découvert des inconséquences
qui, en réalité, ne sont que des nuances, et qu'une étude
plus serrée du texte éclaircit. Un très grand nombre d'érudits
ont par exemple rejeté de l'Iliade le chant X, sous prétexte d'abord
qu'il est inutile à l'action, puis qu'il n'y est fait aucune allusion dans
les chants suivants. Cependant le Xe chant justifie certains préparatifs
militaires dont il est parlé dans le IXe, vers 65-84 ; et d'autre part,
le poète dit dans le XIVe, vers 9-11, que Nestor porte le bouclier de son
fils Thrasymède, tandis que Thrasymède, possède le bouclier
de son père Nestor, fait inexplicable si l'on ignore le chant X.
Un cas non moins curieux d'erreur causée par la théorie est l'interprétation
du songe d'Agamemnon. On fait honneur à M. Ludwig d'avoir expliqué
l'inconséquence dont il s'agit comme une "atéthèse", c'est-à-dire
comme "une sorte d'erreur de mise en page de la commission d'Hipparque chargée
de recueillir et de fixer par écrit les poèmes homériques".
Au commencement du second chant de l'Iliade, Zeus se décide, sur les prières
de sa fille Thétis, à envoyer à Agamemnon un songe trompeur
: il avertit le Roi des Rois que les dieux se sont mis d'accord : "la perte d'Ilion
est résolue". Agamemnon, plein d'espoir, s'éveille ; il revêt
de beaux habits (civils), prend son épée (qui faisait partie du
costume civil), puis son sceptre, et s'en va vers les vaisseaux. Il appelle les
hérauts, qui convoquent les chefs ; l'assemblée se réunit
; Agamemnon commence sa harangue.
C'est ici que finit le "noyau originel" suivant plusieurs critiques, que commence
l'atéthèse suivant d'autres. Agamemnon en effet raconte son rêve
; et comme conclusion, au lieu de lancer son armée au combat, donne l'ordre
de la retraite. Une panique effroyable s'ensuit, qu'arrêtent à grand'peine
Héra et Athéna et l'éloquent Ulysse. Certains commentateurs
ont supposé que ce discours malencontreux n'était qu'une épreuve
à laquelle Agamemnon a voulu soumettre son armée : mais nul général
en chef ne se risquerait à une telle épreuve. La solution serait
donc fournie par un passage du chant XIVe, où en effet Agamemnon conseille
raisonnablement la retraite, après des défaites consécutives.
C'est au XIVe, et non au IIe chant, qu'appartiendrait le passage illogique. Telle
est l'explication par l'interversion.
D'autres érudits comme M. Leaf, ont préféré élaguer
des Ier et IIe chants un certain nombre de passages, et délimiter ainsi
un ou deux "noyaux originels" dont ils ne retrouvent la suite que dans le chant
XI, tous les chants intermédiaires étant regardés comme interpolés
!
Certes, l'hypothèse du "déplacement" est préférable.
Mais peut-être l'étude du caractère d'Agamemnon la rend-elle
inutile. Le Roi des Rois, tout en étant personnellement courageux, a un
sentiment si aigu de sa responsabilité qu'il en devient timide et hésitant.
Dés le Ier chant, sa figure se dessine semblable à celle de Charlemagne,
d'Arthur, de Fionn Mac Cumhail, et de bien d'autres Rois des Rois épiques
et légendaires, à la fois cruels et magnanimes, autoritaires et
bafoués, courageux et lâches, changeants comme des despotes écrasés
par une puissance traditionnelle trop lourde déjà pour eux, en butte
à l'opposition incessante de leurs barons.
C'est pourquoi Agamemnon, ému et plein de courage et d'espoir pendant son
rêve, devient timide et irrésolu dès son réveil. Il
revêt alors, non ses armes, mais ses vêtements civils. Et c'est à
une délibération pacifique, et non, comme l'ordonnait le songe,
à une assemblée guerrière, qu'il convoque de bon matin les
chefs de l'armée, ordre éminemment singulier pour tous, puisque
les réunions se tenaient normalement le soir, après la bataille.
Agamemnon critique son rêve ; il ne peut croire à la réalité
des promesses divines . Et la conclusion de cette évolution psychologique
s'exprime enfin par l'ordre de la retraite aux vaisseaux.
Cette interprétation rend en effet tout le passage intelligible. Peut-être
y a-t-il une lacune : qu'il y ait des lacunes dans les poèmes homériques,
cela nous est certifié par des citations d'anciens écrivains grecs,
citations qui manquent au texte que nous possédons. On pourrait alors,
avec A. Lang, rajouter un aphorisme : "Il s'éveilla de son sommeil avec
la voix divine résonnant en ses oreilles. (Et il lui sembla que certains
rêves sont vrais, et d'autres faux, car tous ne viennent pas par la Porte
de Corne.) Alors il se leva, et s'assit, et revêtit sa souple tunique, etc."
Cependant il ne faut pas oublier que si Zeus a envoyé un songe à
Agamemnon, c'était en cédant aux prières de la mère
d'Achille offensé, enfin d'infliger aux Grecs une leçon sévère.
Peut-être, et telle est l'hypothèse qui me paraît la plus vraisemblable,
la panique rentre-t-elle dans le plan divin, ainsi que le changement psychologique
d'Agamemnon. En ce cas, il faudrait rétablir après l'exposition
du songe quelques vers indiquant que Zeus éveilla en Agamemnon l'esprit
d'irrésolution.
J'ai choisi ce cas spécial pour montrer combien l'interprétation
approfondie de l'Iliade exige de commentaires, de raisonnements et de suppositions
; encore faut-il ajouter les arguments d'ordre purement philologique. Je doute
d'ailleurs que l'accord soit près de se faire sur la question des contradictions,
des inconséquences et des interpolations, et cela d'autant moins qu'on
tentera davantage de rectifier l'Iliade et l'Odyssée suivant la logique.
Voici encore, en effet, un cas de transposition. On veut absolument imposer à
l'épopée grecque un plan et une logique modernes ; on veut qu'Homère
enchaîne ses thes et dessine ses personnages suivant un schéma poétique
abstrait dont ne se sont souciés ni les poètes populaires, ni les
grand poètes individuels. La lecture de Shakespeare et du Faust rendrait
moins exigeants les érudits pour qui trop souvent la qualité esthétique
d'un poème ne consiste qu'en une obéissance étroite et continue
à un systèmes de règles mortes. Je ne prétends pas
que le revirement d'Agamemnon soit un jeu de poète ; mais si Homère
devait se soucier de quelque chose, ce devait être de correction logique.
Même à nos yeux cependant les épopées homériques
sont bien construites. Elles nous donnent une impression de calme, d'harmonie
architecturale. C'est pour cette raison qu'elles nous plaisent, et qu'elles déplairaient
à des lettrés d'autre race. Certes, les auditeurs d'Homère
devaient nous valoir pour la souplesse de l'intelligence, et peut-être pour
la place qu'ils attribuaient à l'art dans la vie quotidienne.
Beaucoup éprouvent une grande répugnance à reconnaître
aux épopées homériques un sens culturel, c'est-à-dire
n'admettent pas volontiers que ces épopées décrivent et expriment
un type déterminé de civilisations (2).
Sans doute, dans quelques cas, on est allé trop loin.
Sous prétexte par exemple que les héros de l'Iliade se massacrent
de leur mieux, on a voulu parfois reporter la civilisation dite homérique,
et du même coup la date de composition des épopées, à
une époque de véritable sauvagerie. Mais c'est méconnaître
l'un des caractères de toute épopée, homérique ou
germanique, française, irlandaise ou demi civilisée : l'exagération
dans les qualités des héros. Lorsque nos jongleurs récitaient
devant des cours féodales policées leurs Chansons de Geste, ils
attribuaient aussi à Roland, aux Quatre Fils Aymon et à tant d'autres
preux une force et une cruauté merveilleuses qui transportaient d'enthousiasme
l'assistance élégante, consciente que ces temps étaient passés,
à demi sure seulement, peut-être, qu'ils eussent même existé.
Mais, de même que les Chansons de Geste nous donnent un tableau exact, non
de la société dont elles parlent, mais de celle pour laquelle elles
étaient faites et au temps de laquelle elles furent composées, de
même l'Iliade et l'Odyssée nous permettent de reconstituer le type
de civilisation militaire et agricole contemporaine d'Homère.
Pour cette reconstitution, il y a lieu d'appliquer deux principes qu'a permis
de formuler l'étude comparée des littératures individuelles
et populaires : le principe du silence et le principe de l'allusion.
D'une manière générale, et ce principe vaut aussi pour l'ethnographie,
on n'a pas le droit de conclure, du silence d'un observateur ou d'un écrivain
à propos d'une croyance ou d'un coutume déterminée, à
l'inexistence de cette croyance ou de cette coutume. Ainsi, en Australie, les
observateurs anciens n'avaient pas signalé que les indigènes eussent
des opinions particulières sur le mécanisme de la conception et
de la génération, opinions qui conditionnaient des coutumes déterminées.
Mais depuis que l'attention a été attirée sur ce point, les
documents s'accumulent qui prouvent que la plupart des Australiens croient à
la procréation sans participation réelle du père. De même,
comme le remarque M. Lang, jamais Shakespeare ne mentionne le tabac, alors que
l'usage en était déjà fort répandu de son temps. Par
suite, si Homère ne parle ni d'anneaux, ni de sceaux, ni de peintures,
ni de monnaie proprement dite, cela ne signifie pas que ces objets et ces institutions
fussent inconnus de lui, ni surtout que les poèmes homériques sous
leur forme actuelle datent d'une époque qui leur serait antérieure.
Cependant, cette opinion fut répandue pendant le XIXe siècle. Elle
a conduit à des développements étonnants. Mais le raisonnement
qui inférait du silence à une haute antiquité n'a pu tenir
devant les découvertes archéologiques de ces vingt ou vingt-cinq
dernières années. Nous savons maintenant que, dans toute la Méditerranée
orientale, la peinture, la glyptique, la sculpture, l'écriture, la monnaie
existaient bien des siècles avant les premiers débuts de l'épopée.
Aussi bien les épopées homériques donnent des renseignements
utilisables. Et c'est ici qu'intervient un principe dont les critiques d'Homère
n'ont pas assez vu l'importance, le principe de l'allusion. Chez presque tous
les peuples demi civilisés, on rencontre des récits à demi
légendaires, à demi historiques, qui ont un but à la fois
utilitaire et esthétique. Ce seront, par exemple, des légendes sur
l'origine de la tribu ou du peuple, sur ses migrations, sur la création
et l'évolution de certaines institutions, sur l'héroïsme des
ancêtres, sur les causes d'une dégénérescence actuelle,
etc. Les sagas scandinaves, les épopées germaniques et irlandaises,
les romances espagnoles et portugaises sont connues de tous ; mes les Persans
ont leur Shah-Nameh, les Turcs nord asiatiques leurs récits héroïques
recueillis par Radloff, les Thibétains et les Japonais ont leurs épopées
qui expliquent et justifient l'ordre universel ; et jusque chez les sauvages actuels,
Maori de la Nouvelle-Zélande, Samoans, Amérindiens de la Colombie
Britannique, Indiens Pueblos du Texas et du Nouveau-Mexique, etc., on retrouve
des légendes qui situent dans le passé, par la description d'un
état social déterminé, des héros patriotiques. C'est
cette description qu'on peut utiliser pour reconstituer théoriquement les
anciens stades de la civilisation locale. Mais comme ces légendes, telles
que nous les recueillons aujourd'hui, sont l'oeuvre de plusieurs individus répartis
dans plusieurs générations, il s'agit de découvrir un principe
critique d'une sûreté suffisante. A mon avis, c'est le principe de
l'allusion qui rend en ce cas le meilleur service.
C'est ainsi que, dans la production légendaire des Australiens Centraux
(3), on peut distinguer
deux catégories : les légendes qui décrivent, afin d'en expliquer
l'origine et le mécanisme, des institutions actuelles ; et les légendes
qui décrivent les voyages des Ancêtres Mythiques afin d'expliquer
les accidents naturels et la formation des lieux sacrés, et dans lesquelles
il n'est parlé des institutions qu'en passant. Ce qui différencie
nettement ces deux catégories, c'est donc que, dans la première,
on parle exprès des institutions, au lieu que, dans la seconde, on y fait
seulement allusion. Or, fait remarquable, les institutions dont parle la deuxième
catégorie sont essentiellement différentes (on mange son totem ;
circoncision ; cannibalisme, etc.) de celles d'aujourd'hui, dont parle la première,
alors que, dans les deux catégories, les personnages mis en scène
de même que l'époque et le lieu d'action sont identiques. D'où
suit que les légendes de la première catégorie sont récentes
et expriment un report dans le passé (l'Epoque Mythique) de faits actuels
dans un but de justification ; au lieu que celles de la seconde sont des échos
véritable du passé historique.
Si maintenant on applique à l'Iliade et à l'Odyssée ce critérium
de l'allusion, on constate la même juxtaposition de descriptions et d'explications
destinées à l'assistance actuelle et d'allusions involontaires à
un passé plus ou moins éloigné. Je me hâte d'ajouter
que l'allusion involontaire peut se marquer dans les mots eux-mêmes. D'autre
part, les critiques allemands, anglais et français qui ont tenté
de définir la "civilisation homérique", ont eux aussi pensé
qu'une oeuvre littéraire, même d'une esthétique aussi mûre
que celle des épopées homériques, renferme les éléments
d'une reconstitution culturelle.
Le plus grave reproche qu'on peut leur adresser, c'est de s'être laissé
guider par l'esprit de système. Nombreuses ont été les théories
édifiées au cours du XIXe siècle qui sont tombées
les unes sur les autres sous l'action des découvertes archéologiques.
Le résultat le plus clair d'une confrontation des objets découverts
avec ceux dont parle Homère, c'est que la civilisation homérique
ne correspond exactement à aucun des types culturels définis par
l'archéologie. Parmi les objets découverts, il en est qui concordent
et d'autres qui ne concordent pas avec les descriptions de l'Iliade, "ce qui n'a
rien d'étonnant, note A. Lang, si l'on admet que les héros de l'épopée
vécurent quelques siècles plus tôt, de même que Charlemagne
et ses pairs vécurent quelques trois cent ans avant les Chansons de Geste".
Cette différence est frappante surtout quant aux rites funéraires.
La crémation avec tumulus ne recouvrant pas les cendres, lesquelles sont
conservées par les parents ou l'ami (funérailles de Patrocle, etc.),
telle est la seule forme de rite funéraire mentionnée par Homère.
Or, aucun tumulus correspondant aux descriptions d'Homère n'a été
trouvé en Grèce. Les Mycéniens enfermaient leurs morts dans
des tombeaux (4) ; à
l'époque du Dipylon, on incinérait les morts, ou bien on les inhumait
dans de simples fosses, mais sans élever de tumulus - à moins de
supposer que tous les tumulus ont été détruits !
L'étude des armes (offensives et défensives), conduite avec soin
par Reichel et par Robert, amène encore au même résultat.
De même, la maison homérique n'est pas la maison grecque des temps
classiques, comme le voulait l'ancienne théorie, rejetée définitivement
depuis l'étude de J-L. Myres sur "le Plan de la maison homérique",
et celle de Noack sur "les Palais homériques". Ces maisons ne sont pas
davantage de type mycénien. Encore faut-il distinguer, à côté
du palais de Priam ou d'Alkinoos, dont les descriptions évoquent ceux que
viennent de faire connaître les fouilles de Knossos et de Phaestos, la simple
demeure d'Ulysse dont le plus exact parallèle ne se retrouve qu'à
bien des lieues de Grèce, dans les maisons islandaises du XIe siècle,
telles que nous les décrivent les vieilles sagas.
Actuellement, le problème homérique se pose donc dans des termes
inattendus : les épopées nous tracent le tableau d'une civilisation
matérielle qui ne correspond exactement ni dans tous ses détails
à aucune de celles que nous font connaître les découvertes
archéologiques. Et cependant l'unité générale de ces
épopées est telle qu'on ne peut regarder les cas de non-concordance
comme des résultats de collaborations diverses par le temps et le lieu.
En fait, les poèmes homériques donnent une description harmonique
d'un type de civilisation propre. Loin d'être à ce point de vue des
"mosaïques", ils sont, les quelques interpolations mises à part, "l'oeuvre
d'un âge déterminé".
Ceci vaut pour chacun des poèmes isolément comme pour leur rapport.
C'est à tort, en effet, qu'on a voulu intercaler plusieurs siècles
entre la composition de l'Iliade et celle de l'Odyssée. Intenable d'un
point de vue littéraire, cette opinion n'est pas confirmée non plus
par une étude des conditions culturelles décrites. Militaires dans
l'Iliade, elles sont agricoles dans l'Odyssée : et cette simple constatation,
que fait de lui-même tout élève de nos lycées, suffit
à expliquer les différences, non seulement du vocabulaire, mais
aussi dans les descriptions de la vie individuelle et sociale.
L'argument le plus important de l'école séparatiste est que, dans
l'Iliade, le métal ordinairement utilisé est le bronze, au lieu
que dans l'Odyssée c'est le fer ; et comme l'âge du fer est postérieur
à l'âge du bronze, l'Odyssée doit être postérieure
à l'Iliade.
Voilà, semble-t-il, un simple raisonnement, et tout à fait irréfutable.
Le malheur est que, déjà d'une manière générale,
on ne saurait dire que l'âge du fer est postérieur à l'âge
du bronze. Tout dépend du peuple considéré et des conditions
géologiques du pays qu'il habite. Il est bien démontré que
nombre de tribus nègres, par exemple, en sont à l'âge du fer
sans avoir passé par l'âge du bronze. En Egypte, d'après les
recherches récentes de Flinders Petrie et de ses élèves,
l'âge du fer semble avoir suivi immédiatement l'âge de la pierre
taillée. Von Luschan, Schweinfurth et d'autres ethnographes et préhistoriens
attribuent aux Nègres, avec bonnes raisons à l'appui, l'introduction
dans les civilisations de la Méditerranée orientale du travail du
fer.
Admettons cependant - car la preuve décisive n'est pas faite - qu'en Grèce
l'âge du fer ait succédé à l'âge de bronze. Il
n'en reste pas moins que l'un et l'autre métal sont nommés dans
les poèmes homériques, avec cette différence seulement que
le bronze, servant à faire les armes défensives et offensives, les
coupes, les ornements, etc., est le métal le plus employé dans l'Iliade
au lieu que le fer, qui servait à fabriquer les outils (couteaux, haches,
essieux de chariot, roues, etc.), est celui dont il est parlé davantage
dans l'Odyssée.
C'est, je crois, Helbig qui fit le premier cette remarque sur la différence
de l'emploi des deux métaux. Il est naturel que l'Iliade, poème
militaire, ne parle guère d'outils en fer, et que l'Odyssée ne fasse
que rarement mention d'armes de bronze. Mais ces deux métaux sont également
familiers au poète et à ses héros ; et si l'occasion se présente,
Achille dira qu'il donne en prix aux funérailles de Patrocle une masse
de fer qui "servira aux besoins du laboureur et du berger". Les seuls cas d'armes
en fer dans l'Iliade, ce sont la pointe de flèche employée par Pandaros
(5) et le casse-tête
que portait Areithous, excentricité qui lui valut d'être surnommé
"le porte-massue" et de mourir misérablement (6).
Dans l'Odyssée, Homère décrit le travail du fer et dit :
"C'est comme lorsqu'un forgeron plonge une grande hache ou une doloire dans de
l'eau froide, car c'est ainsi que les hommes trempent le fer". Ce n'est pas, on
le voit, une épée, ni un javelot que trempe le forgeron, contrairement
au motif bien connu des sagas germaniques. Plus tard, cependant, les armes furent
de fer : mais dans les poèmes homériques du moins, cette évolution
ne s'affirme pas encore. La contemporanéité des deux métaux
dans les poèmes est donc hors de doute. Et seuls les archéologues
à partis pris sont capables de découvrir des contradictions où
il n'y en a pas, afin d'échafauder sur elles des systèmes de chronologie
homérique.
Cependant, il est une question essentielle qui se trouve résolue implicitement
par les observations précédentes et qui se formulera ainsi : les
épopées homériques peuvent-elles être regardées
comme un témoignage historique réel ? Ou bien ne seraient-elles
pas une simple oeuvre littéraire, où le poète a juxtaposé,
sans souci aucun de vérité historique ou actuelle, les inventions
de sa fantaisie ?
On doit répondre à cette question non pas en se plaçant à
un point théorique pur, mais en tenant compte des conditions de la production
poétique telle que nous les fait connaître l'étude comparée
des littératures. L'aspect folklorique de ce problème sera étudié
plus loin. Pour l'aspect culturel, il ne saurait y avoir de doute. Ni dans les
poésies populaires, ni dans les oeuvres littéraires individuelles
antérieures au romantisme on ne rencontre le souci de la couleur locale
archéologique et de l'exactitude historique qui caractérise la littérature
moderne.
Lorsque, par exemple, Shakespeare met en scène des personnages romains
ou italiens, ou des barons du moyen âge français et même dans
ses drames historiques anglais, la mise en scène figurée ou décrite
est réduite à la plus grande simplicité. Il dira que tel
acte se passe dans le Forum, tel autre dans un château féodal, mais
sans se soucier d'imposer la vue du Forum tel que les archéologues le reconstituaient
de son temps, ni de spécifier qu'il s'agit d'un château à
tours, à créneaux et à pont-levis. Ce dédain est aussi
frappant chez Corneille et Racine. Et même Goethe laisse encore au lecteur
ou à l'auditeur le soin de se construire en imagination une Grèce
ou un moyen âge quelconques.
Il a fallu un ensemble de circonstances complexes, à la fois d'ordre littéraire
et scientifique, pour fonder le drame et le roman à documentation historique
exacte. Ce qu'il y a de curieux, c'est que, grisés peut-être par
la brusque influence acquise au XIXe siècle par les sciences archéologiques
sur la littérature, les archéologues ont attribué à
toutes les littératures ce même souci documentaire. On a prétendu
tour à tour que les Niebelungen donnaient un tableau fidèle de l'époque
qu'elles mettaient en scène ; on a voulu faire des épopées
irlandaises une sorte de chronique sous forme poétique ; combien encore
sont-ils, ceux qui voient dans la Bible des annales volontairement exactes ; et,
pour Homère, on n'en a fait ni plus ni moins qu'un archéologue d'une
rare sagacité.
Cette étrange manie de transposition s'est heureusement affaiblie ces temps
derniers. On a fini par reconnaître que les auteurs des Niebelungen, bien
que mettant en oeuvre de vieilles légendes qui survivent dans les sagas
scandinaves, ont délibérément décrit des manières
d'être chevaleresques et des croyances chrétiennes ; que ceux des
Chansons de Geste attribuent à leurs héros, qui vécurent
trois cent ans plus tôt, les armes, les armoiries et la conduite de leurs
propres contemporains. Dans l'un ni dans l'autre cas - et l'on en pourrait citer
d'autres analogues - les poètes n'ont prétendu faire oeuvre d'archéologues.
N'était la répugnance fréquente des spécialistes pour
les connaissances et les idées générales, la simple étude
de quelques tableaux anciens, par exemple des Primitifs, leur aurait démontré
directement que, dans la production esthétique, jusque vers la fin du XVIIIe
siècle, le créateur a toujours copié la vie ambiante, quel
que fût théoriquement l'âge du personnage décrit ou
présenté : en peinture, les soldats romains habillés en archers
; au théâtre, les courtisans d'Auguste en courtisans de Louis XIV
: chacun complétera cette liste aisément.
Lors donc qu'Homère nous décrit la vie des camps sous Troie ou la
vie des cours (Ménélas à Pylos, Alkinoos chez les Phéaciens,
Télémaque à Ithaque), ce sont ses contemporains qu'il nous
décrit, quelle que soit en théorie l'époque des personnages
mis en scène. Mais ces descriptions ne sont exactes qu'inconsciemment.
Le poète par quelques mots ramène ainsi ses auditeurs de la vie
poétique dans leur vie réelle, quotidienne. C'est là le procédé
instinctif de tout poète : toujours, par des moyens très simples,
précisément par des allusions, maintenir intime un contact entre
lui-même et ceux qui l'écoutent ou le lisent. Ceci vaut pour tous
les poètes de tous les temps. Et, en tant que procédé, ce
n'est un signe ni d'archaïsme, ni de modernisme littéraire.
Si des poèmes comme l'Iliade et l'Odyssée, les sagas, les Niebelungen,
les Chansons de Geste, ont une portée documentaire, ce ne saurait être
que pour l'époque même de leur composition, mais non pour les époques
antérieures, sauf parfois à propos de quelques détails transmis
par la tradition orale et involontairement incorporés en guise de justification
après coup.
La société que nous décrivent l'Iliade et l'Odyssée
porte un cachet féodal. Cette féodalité est non seulement
humaine, mais aussi divine. Au Roi des Rois Agamemnon correspond le Dieu des Dieux
Zeus ; et aux rois alliés, aux seigneurs, les dieux de l'Olympe et les
dieux secondaires. De part et d'autre il y a une cour montée, une hiérarchie,
des règles établies.
Mais de part et d'autre aussi, les liens féodaux, théoriquement
très stricts, sont dans la pratique assez lâches, sauf que le Roi
des Rois et le Dieu des Dieux, quoique mous, peu courageux, faibles et capricieux,
conservent de par la tradition un droit au respect et à la déférence.
Chacun a présentes à l'esprit les querelles de Zeus et de Héra,
les colères, puis les transes d'Agamemnon et les reproches d'Achille au
Rois des Rois de rester à l'abri pendant que les autres se font tuer pour
lui. D'après les paroles, plus rarement d'après les actes, le système
féodal décrit par Homère est en voie de décomposition.
Et le tableau de cette féodalité grecque répond point par
point à celui que nous tracent d'une hypothétique féodalité
carolingienne les Chansons de Geste. Ce qui signifie que l'auditoire d'Homère,
tout comme celui des trouvères (7),
en était précisément à ce stade de transformation
sociale. Et dans l'un et l'autre cycles il n'est parlé que de "personnes
bien nées", de courtisans et de "divins" héros, mais non du peuple.
Voilà de quoi réhabiliter la traduction de Mme Dacier : "Seigneur
..."
L'élégance du style et l'aristocratie des manières, ce sont
là deux caractéristiques des poèmes homériques qui
correspondent à "un auditoire instruit et policé". Ce qu'on a regardé
comme des preuves de barbarie, la cruauté surtout, peut se comprendre comme
une exagération poétique. On sait avec quelle ardeur l'archevêque
Turpin écrasait de sa crosse des crânes. Surtout cette ardeur et
cette cruauté guerrières ne doivent pas, comme le font presque tous
les critiques modernes, être jugées d'après notre éthique
chrétienne. Il est de bons esprits qui reconnaissent en la cruauté
un heureux adjuvant du progrès individuel et social. Et c'est ici surtout
que quelque connaissance de l'ethnographie, ainsi qu'un défiance raisonnée
de tout jugement moraliste à propos de civilisations différentes
de la nôtre, éviteront une transposition fâcheuse, utile seulement
aux pédagogues.
Revenons à l'auditoire d'Homère : il devait être instruit
des vieux mythes et des vieilles légendes ; il était assez sceptique
en matière religieuse, bien qu'attaché aux gestes rituels, sinon
à leur contenu ; il aimait les manières cérémonieuses
en même temps que le naturel de l'allure ; il concevait l'amour de la gloire
et peut-être le sentiment de l'honneur.
Importante aussi est la place que tiennent dans ces poèmes les descriptions
des objets d'art, des étoffes de luxe, des belles choses. Et les fouilles
récentes ont démontré que ces objets existaient en effet
dans la Méditerranée orientale des siècles avant Homère.
Par endroits, le poète a comme des réminiscences de modèles
gravés ou peints, quelques-uns peut-être assyriens, égyptiens
ou phéniciens, d'autres certainement mycéniens. Bref, la civilisation
que nous dépeint Homère était riche et complexe.
Certes, ce public n'était déjà plus celui qui prend plaisir
aux chansons et aux poèmes proprement populaires. Le terme de "populaire"
a quelque chose de trompeur. Il semble à priori désigner quelque
chose d'harmonieusement simple, de frais, de naturel, de naïf. Que nous voilà
loin de compte !
Rien de monotone, rien de grossièrement maniéré, de terre
à terre, de bassement quotidien comme la production populaire, de tous
pays et de toutes époques. A l'étudier en savant, on éprouve
quelque plaisir intellectuel ; mais rarement un plaisir esthétique. Il
faut, pour s'intéresser au folklore, savoir se dédoubler. En des
centaines de contes, de légendes, de chansons, à peine çà
et là une nuance vivement sentie, et bien exprimée, un mot qui dépeint,
une composition harmonique. Un logique qui déroute la nôtre, un vif
intérêt pour des détails quelconques, une psychologie rudimentaire,
des personnages de bois, une action lente et enchevêtrée : autant
de caractéristiques des légendes australiennes ou des épopées
maories des contes nègres, russes ou amérindiens, de l'Europe centrale
ou de l'Extrême-Orient (8).
Les chansons aussi sont monotones, lourdes, sauf rares exceptions. Et la simplicité,
la rudesse qui nous plaisent en elles, c'est par contraste avec la complication
et la recherche de nos littératures savantes.
Si, après avoir étudié de prés des productions vraiment
populaires, on lit des sagas germaniques, des bylines russes, des épopées
irlandaises, puis les Niebelungen, les Chansons de Geste, les épopées
homériques, on est frappé de la différence non pas seulement
du contenu, mais aussi de facture. Celle-ci est visiblement dans les épopées
un élément qui compte : on rencontre enfin un souci vraiment littéraire.
Les termes par lesquels M. Bréal caractérise la poésie populaire
sont à citer : "Avant tout, elle est brève ; son langage est heurté
et obscur, point narratif, encore moins descriptif, mais semé de courts
dialogues nullement amenés. Elle trouve, sans les avoir cherchés,
des mots émouvants ; mais elle n'est point capable de mettre sous les yeux
une scène qui se prolonge et qui se suive. En général, la
suite est ce qui lui manque le plus : il suffit d'un mot, d'une allusion, d'une
assonance pour la détourner de sa route. Les chansons recueillies de nos
jours dans le peuple sont courtes et répondent aux impulsions primitives
de la nature humaine ; elles sont presque toujours les mêmes par le sujet,
quoique différentes par le ton, le rythme et le dialecte. La propagation
orale ne conserve rien, mais elle défigure tout ; elle change les mots
et les faits, et surtout les noms propres ; elle est capable peut-être de
transporter à travers les âges la vague tradition de quelque grand
événement, mais non un poème épique, une oeuvre harmonieusement
ordonnée (9).
L'Iliade et l'Odyssée sont précisément des oeuvres de longue
haleine et harmonieusement ordonnées : elles ne sauraient être une
production populaire. Cette opinion est d'ailleurs admise par tous les critiques
homériques qui se sont donnés la peine d'étudier de prés
le folklore. Elle est celle, entre autres, de Leaf, qui pense qu'elle est admise
généralement (10),
puis celle de A. Lang : "Jamais il n'y a eu d'épopée populaire."
Pour arriver là, il a fallu un siècle de discussions théoriques
et d'enquêtes folkloriques directes. D'inconscientes, les épopées
homériques ont été de nouveau reconnues comme des productions
littéraires conscientes.
Sans doute, l'erreur des continuateurs de Wolf, comme Herder, Lachmann, etc.,
est excusable. On commençait alors à découvrir que les peuples
tant civilisés que "sauvages" possèdent des littératures
distinctes de la littérature savante. La tentation était grande
de dériver celle-ci de celles-là, de ne voir dans l'Iliade et l'Odyssée
que des assemblages pour ainsi dire spontanés de chants, de lais, de légendes,
de contes eux aussi nés inconsciemment. Ce sont, a-t-on dit, des affirmations
de vie collective.
Sous cette forme extrême, la théorie folklorique n'a pu tenir longtemps.
On a donc cédé sur certains points, celui de l'assemblage d'abord,
dont on a fait honneur à quelque grande Commission. D'autres critiques
ont ensuite ramené le nombre de parties composantes à quelques-unes
seulement. D'autres enfin ont admis qu'un poète unique était l'auteur
d'un "noyau", auquel des poètes secondaires, puisant dans le fonds populaire,
ont progressivement ajouté, théorie qui conserve, semble-t-il, le
plus de partisans.
Il est certain que les épopées homériques renferment des
thes légendaires antérieurs. Mais nous ne savons pas encore sous
quelle forme ils avaient cours. Parmi ces éléments populaires, il
en est un au sujet duquel tous sont d'accord, la légende de Polyphème.
On connaît le passage de l'Odyssée : Ulysse, désireux de voir
de près les Cyclopes, pénètre avec quelques-uns de ses compagnons,
pendant l'absence de Polyphème, dans la grotte immense qui lui sert de
chambre, d'étable et de laiterie. Polyphème a mené au pâturage
ses chèvres et ses moutons. Le soir, il revient, fait rentrer les femelles,
laisse dehors les mâles et ferme sa grotte avec un énorme rocher.
Terrifiés par la vue du monstre et de sa force, les Grecs se réfugient
au fond de la grotte. Mais le Cyclope a tôt fait de les découvrir.
Il en saisit deux, les déchire et les mange, puis s'endort. Le lendemain
il emmène de nouveau ses troupeaux, après avoir avec soin fermé
l'ouverture de la grotte. Ulysse, d'abord terrifié, recouvre peu à
peu ses esprits. Il combine des ruses. Et lorsque, le soir venu, le Cyclope a
de nouveau mangé deux de ses compagnons, il lui dit : "Il est bon, après
pareil repas, de boire de bon vin." Le Cyclope goûte au vin, en redemande,
s'enquiert du nom du généreux étranger qui répond
qu'il se nomme "Personne", s'enivre, et s'endort. Aussitôt Ulysse et cinq
de ses compagnons désignés par le sort mettent au feu le bout d'un
fort pieu d'olivier, et l'enfoncent, une fois rouge, dans l'oeil unique du monstre.
Aux hurlements effroyables de Polyphème, les autres Cyclopes accourent,
et demandent : "Qui donc te cause pareilles douleurs ? - Personne ! - Alors, cesse
de nous importuner." Cependant Ulysse a lié trois par trois les mouton
à la toison la plus épaisse, et attaché sous ceux du milieu
ses compagnons. Il s'agrippe lui-même au ventre du bélier le plus
fort. Tous échappent au Cyclope. Ulysse alors le raille. Polyphème
furieux lance de droite et de gauche d'énormes rochers, qui manquent de
couler le navire des Grecs.
C'est là un cas fort net d'assimilation, par une oeuvre littéraire
individuelle, d'une légende populaire locale. Elle se décompose
en plusieurs thes (du cyclope, du monstre anthropophage, de l'aveuglement, des
ruses, du faux nom, des rochers, de l'imprécation, etc...), qui tous se
retrouvent dans d'autres cycles populaires. Mais la combinaison qui constitue
la forme homérique de la légende est rare. Les seuls parallèles
exacts connus jusqu'ici ont été recueillis au Caucase (variantes
géorgiennes, ossète, kabardine, etc...), alors que les variantes
contenant plusieurs des thes de la légende homérique sont au nombre
d'environ 230(11). Etant
donnée la diversité de leurs combinaisons avec d'autres thes populaires,
il est difficile de penser que toutes les variantes modernes ne soient que des
adaptations du récit littéraire grec.
Les divers épisodes de l'Iliade et de l'Odyssée ont été
rapprochés tour à tour des thes constitutifs d'autres cycles littéraires
anciens, et je me ferais scrupule de ne pas faire au moins allusion aux recherches
de l'assyriologue Jensen. Voici quelques années(12),
il publia une "communication préliminaire", comprenant vingt-trois thèses,
ayant toutes pour objet d'affirmer une parenté directe entre l'Odyssée
et l'antique épopée de Gilgamesh ; dans les deux, il est parlé
de voyages, d'enchanteresses, de descentes dans le monde d'outre-tombe, de populations
malfaisantes. En attendant la démonstration de ces thèses(13),
il est bon de rappeler que seules des études minutieuses connues comme
celle de M. Hackman permettront de voir clair dans des questions de ce genre.
Plusieurs arguments de Jensen sont nul dès le principe. Tel argument des
voyages : on admettra aisément que des populations côtières
ou insulaires aient été portées, de tous temps, et en tous
pays, à prendre un plaisir spécial aux récits d'exploration.
Et la contre partie exacte de l'épopée de Gilgamesh et de l'Odyssée
se retrouve, avec les modifications nécessaires, dans nos récits
fabuleux en des pays "étranges", comme la Laponie, Madagascar ou la Chine,
des XVe - XVIIIe siècles. Dans la Méditerranée orientale,
parsemée d'îles, les récits marins, ont été
innombrables ; de même les Persans, les Arabes, les Hindous, puis les Européens
prirent un plaisir fort vif aux Aventures de Sinbad le Marin, dont on suspectait
à moitié seulement l'exactitude géographique.
Quant aux rencontres de populations anthropophagiques ou simplement méchantes,
elles s'expliquent aisément : les Grecs ont traités les indigènes
des pays où ils abordaient pour la première fois comme nous avons
fait d'abord des Nègres ou des Océaniens, en leur attribuant un
corps difforme et des instincts merveilleux de cruauté et de sauvagerie.
Qu'on rapproche de l'Odyssée ou de la Gilmamide les relations de nos explorateurs
de la Renaissance. Au fur et à mesure que reculent les limites du monde
connu, se resserrent celles du monde fabuleux, constatation très simple
contre laquelle ne peut rien l'étude savante des parallèles. Les
Lestrygons et les Cyclopes ne furent plus que des hommes ordinaires, bons ou méchants
selon l'occasion, dès qu'on les connut de près ; de même les
Nègres ne sont plus pour nous des monstres "apparentés au démon
par la noirceur de leur peau", mais de "grands enfants". L'intérêt,
à ce point de vue, de l'Odyssée, c'est de nous permettre une vue
exacte du progrès, à triple étape(14),
semble-t-il, des connaissances géographiques.
Autre the répandu, et qui tient au précédent : le voyage
dans le monde d'outre-tombe. Ici encore les études comparées de
folklore ont été d'un secours considérable. On a trouvé
partout des parallèles à la descente d'Ishtar, d'Ulysse ou d'Orphée
aux enfers(15), du moins
là où le monde des âmes était regardé comme
souterrain. Là, au contraire, où on le placé au ciel, comme
en Australie, ce voyage est aérien, et l'on arrive auprès des morts
en escaladant une montagne, ou en se hissant le long d'un arbre ou d'une corde(16).
L'idée fondamentale est identique et vient naturellement : s'il est une
chose qu'on désire connaître, c'est bien le sort qui vous attend
quand on sera parti d'entre les vivants.
Si donc le folklore a été de quelque utilité pour la Question
d'Homère, c'est en ceci : qu'il a rejeté au second plan les discussions
sur les emprunts de thes en dégageant les éléments généraux
de la production littéraire universelle. En présence de faits naturels
mais d'abord incompréhensibles, tous les hommes se sont donné des
explications provisoires, tenant de la fable et du merveilleux et ceci dans les
limites tracées à la fois par le stade actuel de leurs connaissances,
la survivance d'opinions antérieures déjà rejetées
par les plus instruits comme erronées, les lois de l'association des idées
et la préférence donnée d'abord aux explications par l'analogie.
De ce que l'Iliade et l'Odyssée renferment ainsi nombre d'éléments
provenant du fond populaire méditerranéen, ce n'est pas là
une raison suffisante pour simplement nier l'existence d'Homère.
D'autres poètes en ont fait autant, tels Shakespeare avec Macbeth, ou Goethe
avec Faust. Mais c'est le génie seul du poète qui a fait de la vieille
légende irlandaise ou germanique l'oeuvre harmonieuse et riche de portée
largement humaine. Il ne s'agit ici ni de plagiat, ni d'imitation, mais de l'enrichissement,
en idées et en images, de vieux thes à signification d'abord étroite
et locale. Ce sont des cas littéraires d'individualisation du collectif.
La théorie folklorique a été appliquée aussi aux Chansons
de Geste, mais avec moins de succès encore que les poèmes homériques.
Par contre, celle de la "cristallisation autour d'un noyau primitif" a conduit
récemment à quelques résultats acceptables. Entre autres,
je citerai l'étude approfondie qu'à faite Léo Jordan(17)
des nombreuses versions des Quatre Fils Aymon, ainsi que des Chansons de Geste
qui en sont le développement ou la continuation.
Le noyau originel de tout ce cycle serait une tirade unique assonancée
en o, formée de neuf laisses, et antérieure philologiquement aux
tirades en i, en a, etc. Cette tirade primitive comprend environ 900 vers et se
trouve coupée par des interpolations. Elle remonte au début du XIIe
siècle et a comme lieu d'origine la région de Bordeaux. Le cycle
entier est une combinaison de plusieurs thes caractérisés, comme
l'un des thes de la légende des Sept Infants de Lara, le the des Outlaws
(cf. la légende de Robin Hood, et Shakespeare, Comme il vous plaira), etc.
On distingue en définitive dans le cycle des Quatre Fils Aymon sept versions
et remaniements de la légende primitive, juxtaposés les uns aux
autres au cours du XIIe siècle.
Manifestement, ce procédé d'analyse ne saurait être appliqué,
par transposition, aux épopées homériques. Les Chansons de
Geste donnent, par leurs laisses assonancées ou rimées, la possibilité
d'être, grâce à la critique philologique, datées quant
à leurs parties composantes. La multiplicité des manuscrits facilite
le travail de comparaison. Rien de tel pour Homère, dont la forme est uniformément
l'hexamètre et dont les rédactions connues sont relativement peu
nombreuses, nullement, en tout cas, contemporaines de la composition de l'oeuvre.
Si donc on peut rapprocher l'Iliade des Chansons de Geste, ce n'est que pour certaines
équivalences de contenu : allure militaire générale, type
de société décrite, caractère des personnages humains,
etc. Et la comparaison des épopées homériques avec d'autres
épopées "nationales" doit être plus prudente encore.
Il est bon tout au moins de connaître à fond ces épopées
"nationales", germaniques, finlandaises, islandaises, etc. On sait maintenant,
grâce à Comparetti, que le Kalévala finnois ne fut une épopée
que pour Lšnnrot, qui en recueillit les "fragments" et les variantes, et pour
quelques-uns de ses disciples. Les épopées européennes, très
proches encore de la poésie proprement populaire et dues à la collaboration
de plusieurs "arrangeurs", présentent ce caractère bien net d'être
faites d'ajouts et de morceaux, de ne constituer que des amas littéraires
inharmoniques. Si la théorie folklorique était exacte, l'Iliade
et l'Odyssée devraient présenter elles aussi ce même caractère
d'incohérence et d'inharmonie. En fait, elles ne le présentent pas.
M. Lang fait à bon droit remarquer à Sir Richard Jebb, partisan
convaincu de la théorie folklorique : Sir Richard "aurait raison si, par
suite de bien des efforts de nombreux individus, pendant plusieurs siècles,
il s'était créé en Angleterre, en Finlande, en Irlande, en
Islande, en Allemagne de véritables parallèles aux épopées
grecques. Ils ne sont pas créés. Pourquoi ? Simplement parce que
ces populations n'ont pas eu d'Homère. Toutes les autres conditions se
trouvaient réunies, des matériaux légendaires, une société
héroïque, des chanteurs de cour, toutes, excepté un grand poète".
Un Homère a manqué aussi à la France, bien que nos Chansons
de Geste soient, même comparées à l'Iliade et à l'Odyssée,
des poèmes d'une vraie valeur littéraire et d'une réelle
harmonie de composition. La féodalité franque était exactement
du même type que l'homérique : une noblesse guerrière vivant dans
des châteaux forts, où se tenaient des cours policées, une
désobéissance théorique à un Roi des Rois dont on
se moquait en paroles, mais auquel on obéissait dans les cas graves et
qu'on traitait avec une déférence quasi religieuse, etc. Quiconque
consulte les Epopées françaises de Léon Gautier et les grandes
histoires littéraires n'aura que l'embarras du choix pour découvrir
des parallèles généraux, ou même de détail,
aux poèmes homériques. De part et d'autre, toutes conditions étant
semblables, l'absence en France des poèmes comme ceux d'Homère ne
s'explique que par ceci : nous n'avons pas eu cette chance de posséder
au moyen âge le grand poète capable de synthétiser tous les
éléments littéraires et culturels de son temps et de son
milieu. Preuve excellente de l'importance, dans la création épique,
de l'individu.
Mais, dira-t-on, il est un point sur lequel le parallèle cesse d'être
exact : nos ancêtres connaissaient l'écriture, condition indispensable
à la transmission de poèmes aussi longs que certaines de nos Chansons.
Jusqu'ici, en effet, ce fut un argument décisif que d'invoquer l'impossibilité
pour la mémoire d'un seul de retenir tant de milliers de vers.
On peut, à cet argument, faire cette réponse, bien simple : que,
de nos jours encore, il est en Orient des conteurs qui savent par coeur les Mille
et une Nuits tout entières et bien d'autres contes encore. Les ouvrages
arabes parlent de chanteurs capables de réciter les grands poèmes
anciens d'un bout à l'autre comme les Aventures d'Antar. Et, dans un autre
domaine, l'illustre théologien El Bokhâri savait par coeur toutes
les traditions (hadith) relatives au Prophète(18).
A tous égards, la mémoire d'un aède d'autrefois pouvait bien
valoir celle d'un conteur ou d'un chanteur populaire modernes. Voyez les résultats
auxquels est arrivé Fr. S. Krauss (19)
en étudiant les facultés mnémoniques et les procédés
mnémotechniques des guslars (chanteurs nomades chez les Slaves méridionaux).
L'opinion populaire doue ces individus d'une mémoire à première
vue surprenante : on vous en cite qui savent 30 000, 70 000, et même plus
de 100 000 vers. Or, et ceci surtout est surprenant : le peuple dit vrai. En soi,
le phénomène est aisément explicable : les poésies
des guslars sont une juxtaposition de clichés, relativement peu nombreux
et qu'il suffit de posséder. Le développement de chacun de ces clichés
se fait automatiquement, suivant des règles fixes. Seul leur ordre peut
varier. Un bon guslar est celui qui joue de ces clichés comme nous avec
des cartes, qui les ordonne diversement suivant le parti qu'il veut en tirer.
Chaque guslar d'ailleurs a son genre qui lui est personnel : celui-ci se spécialise
dans l'épopée de Marko, tel autre célèbre les haïduques.
En outre chacun se fait une sorte de catalogue : il range les clichés qui
constituent sa "provision" en manière de pot-pourri, comprenant des strophes
de début de divers poèmes. L'un des chanteurs qui aidèrent
Fr. S. Krauss, un nommé Milovan, et dont la mémoire n'était
"qu'ordinaire", pouvait réciter ainsi 40 000 vers à la file. Instructive
enfin pour la "question d'Homère", est la constatation suivante : le 18
mars 1885, Fr. S. Krauss se fit réciter, en présence de Milovan,
une chanson de 458 vers, que Milovan répéta mot pour mot le 4 octobre
1885, soit sept mois et demi après ; puis M. Krauss lui fit répéter
cette même chanson neuf mois plus tard : les variantes furent insignifiantes.
Les guslars sont des illettrés. Notre mémoire auditive, à
nous qui n'apprenons plus guère que par les yeux, est certes plus faible.
Mais encore faut-il que nous nous gardions de reporter dans le passé des
appréciations qui se fondent, en dernière analyse, sur la prépondérance,
chez nous, de la mémoire visuelle, forme, encore, de transposition injustifiée.
Cependant Fr. S. Krauss remarque avec raison : "Tout bien considéré,
ce que sait, et peut, même le meilleur des guslars est peu de chose à
côté de ce que chacun de nous est obligé de retenir pour mériter
vraiment l'épithète de savant."
D'ailleurs, depuis quelques années, l'argument en question a perdu toute
portée. Les découvertes de Flinders Petrie en Egypte et d'Arthur
Evans en Crète ont mis hors de doute ce fait que divers systèmes
d'écriture linéaire ou hiéroglyphique avaient cours dans
la Méditerranée Orientale vers le XXe siècle déjà
avant notre ère. Or, la date la plus reculée que puissent assigner
les séparatistes à la composition des poèmes homériques,
c'est le XIIe. Encore la plus vraisemblable est-elle, pour la rédaction
définitive, le VIIIe.
Cette écriture n'était pas seulement employée pour des inscriptions
officielles, intéressant un public restreint. En Egypte, on les rencontre
sur les poteries archaïques communes trouvées à Abydos, à
Kahun et Gurob, etc. ; en Crète, sur d'innombrables tablettes. En Grèce,
des inscriptions ont été rencontrées à Naucratis sur
des poteries datant du VIIe siècle, sur un vase de l'époque du Dipylon,
trouvé à Athènes, datant du milieu du VIIIe siècle.
Un certain nombre d'autres inscriptions sur vases (Abécédaires)
ou sur pierres tombales prouvent nettement que l'écriture était
d'usage courant au VIIe siècle avant Jésus Christ.
On peut admettre que les aèdes des VIIIe-XIe siècles utilisaient
l'écriture. Tout le monde, sans doute, ne savait pas lire et écrire.
Ceci est un progrès moderne, bien mieux, tout récent. Mais les commerçants,
les juges, les banquiers, les poètes, bref tous ceux qui en avaient besoin,
devaient, dès le VIIIe siècle et plus tôt encore, utiliser
l'une ou l'autre des écritures linéaires ou hiéroglyphiques,
sinon plusieurs en même temps, qui avaient cours dans les états civilisés
de la Méditerranée Orientale. Sans compter que des scribes assistaient
les rois et les chefs. C'est à la cour de ceux-ci, probablement, que l'écriture
était le plus connue. Et c'est à des courtisans ou à des
riches commerçants que s'adressaient les aèdes chanteurs d'épopées.
Eux seuls, sans doute, possédaient des manuscrits de ces poèmes,
de même que nos jongleurs emportaient de château en château
les leurs, qu'ils gardaient jalousement, sans les communiquer aux profanes, rarement
même aux confrères ; c'étaient pour eux comme des trésors
sacrés.
Ainsi depuis sept ou huit ans, l'idée que les épopées homériques
ont été écrites au cours même de leur composition,
idée qui semblait naguère ridicule, a pour elle toutes les probabilités
; et parmi les savants qui l'acceptent je citerai, outre MM. Bréal et Lang,
Sir Richard Jebb et M. Salomon Reinach(20).
On voit que la question homérique a fait quelque progrès important
ces années dernières, à la fois grâce aux progrès
du folklore, qui ont contribué à faire rejeter un certain nombre
de théories prématurées, et à ceux de l'archéologie,
qui ont permis de transformer en arguments positifs des points de vue à
peine proposés jusque-là en qualité d'hypothèses.
L'un des résultats les plus nets de ce double progrès, c'est d'avoir
définitivement relégué au rang des transpositions injustifiées
la théorie folklorique absolue. Son succès s'explique en partie
par l'enthousiasme qu'excita d'abord la découverte des épopées
"nationales" de l'Europe, puis de celles de l'Orient.
Mais cette découverte date de la première moitié du XIXe
siècle. Et le fait remarquable, c'est que les critiques homériques
aient ensuite cessé de se tenir au courant des travaux plus modernes relatifs
à ces épopées et ignoré les résultats généraux
de l'étude comparée des contes et des légendes populaires.
M. Lang, qui s'est livré à des recherches dans cette direction,
tout en continuant son étude d'Homère, constate avec étonnement
combien étroite et arriérée est sur ce point la documentation
des critiques spécialisés partisans de la théorie folklorique.
M. Bréal note d'autre part que les formules obscures et impérieuses
inventées, en guise d'explication, par les érudits allemands furent
d'abord accueillies avec scepticisme : puis les générations suivantes
les répétèrent sans trop y penser. Il en est de même
dans la plupart des sciences : les savants sont, autant que les humains ordinaires
sujets à la suggestion collective. D'où l'opposition que rencontre
les novateurs prémunis par les circonstances exceptionnelles ou un esprit
critique d'une rare acuité contre la contagion générale.
Utile parfois en matière d'art, puisqu'elle conduit à la formation,
des "écoles", cette influence sur les individus d'une tendance générale
est dans la science l'un des plus grands obstacles au progrès. Le cas le
plus intéressant peut-être de suggestion collective en matière
scientifique est celui des phases de la théorie des glaciers. De même
l'acceptation générale de cette idée qu'il peut y avoir un
"mètre" qui serait une "mesure naturelle", s'explique par l'influence sur
les individus, même des individus comme Laplace, par la suggestion exercée
vers la fin du XVIIIe siècle par l'idée et le mot "Nature". Aux
exemples de cet ordre que cite O. Stoll (21),
on pourra dorénavant ajouter celui que fournit l'historique de la Question
d'Homère.
Quelques mots maintenant sur le lieu et la date de la composition des poèmes
homériques. J'ai déjà fait allusion à l'opinion de
Bréal, qui la place à la cour de quelque roi lydien. L'auteur des
poèmes avait certainement une connaissance étendue des société
d'Asie Mineure. Le vieux Priam, avec ses nombreuses femmes et concubines et ses
nombreux enfants, avec ses vastes trésors et sa quasi divinité,
est un portrait frappant de satrape oriental. Par contre, les Grecs de l'Iliade
ont quelque chose de convenu, d'assez artificiel. La géographie de la Grèce
et les noms donnés aux populations helléniques sont vagues, parfois
fantaisistes. Homère n'a donc pu être qu'un Grec des Iles ou de l'Asie
Mineure. Or, à la cour des rois de Lydie, de Gygès, d'Alyatte, de
Crésus, s'était réunie toute une colonie d'artistes grecs,
peintres, sculpteurs, architectes, musiciens (22).
Tel doit avoir été le milieu où chanta Homère. Aussi
est-ce "au temps des derniers rois de Lydie, au temps d'Alyatte ou de ce Crésus
si occupé des choses grecques", que M. Bréal rapporte l'ensemble
des Ïuvres placées sous le nom d'Homère, c'est à dire la
première moitié du VIe siècle. Il y aurait eu en Asie Mineure
des sortes de corporations d'aèdes, qui se disputaient des prix littéraires
lors des grandes solennités religieuses. Quand les poèmes furent
apportés à Athènes, on décida qu'ils seraient publiquement
récités tous les ans à la fête des Panathénées.
"C'était, ajoute M. Bréal, selon toute apparence, leur rendre la
destination qu'ils avaient dans la mère patrie." Et c'est, d'autre part,
à "une corporation ayant même esprit, mêmes traditions et travaillant
pour un même objet toujours nouveau" que seraient dus à la fois "l'unité
de la continuité de l'Ïuvre" ainsi que ses agrandissements successifs,
tous conçus suivant un même plan : "l'Iliade est donc une Ïuvre collective,
à peu près au même degré et dans le même sens
que nos cathédrales du moyen âge". Homère fut l'un des poètes
appartenant à cette corporation ; et les poèmes continuèrent,
malgré leurs remaniements, à être présentés
sous son nom parce qu'il avait la faveur du public.
Tout dans ce système se tient fort bien. Mais il se heurte à plusieurs
objections. Nous ignorons s'il existait à Sardes de grandes solennités
mi-littéraires, mi-religieuses, et s'il y était institué
des corporations d'aèdes (23).
Au cas où l'écriture était usitée par les chanteurs,
tant pour de longs poèmes que pour ceux plus courts ne prenant qu'une soirée,
la nécessité de supposer des corporations organisées disparaît.
On concevrait plutôt ces aèdes comme des individus aussi peu groupés
en corporations que nos jongleurs. Puis, il faut tenir compte d'un autre élément
du problème homérique, celui des "poètes cycliques". Ils
ont, à n'en pas douter, connu l'Iliade et l'Odyssée, car tout en
les imitant, ils ont avec soin évité de les répéter.
Ils ont agi comme nos "jongleurs cycliques", lesquels donnèrent des "suites"
aux Chansons de Geste plus anciennes. Le plus ancien de ces poèmes cycliques
date de 776 environ ; d'où suit que l'Iliade a été composée
antérieurement, c'est à dire au moins vers 800 avant Jésus
Christ. D'où suit aussi qu'on ne saurait placer le lieu de composition
des poèmes homériques à la cour des rois de Lydie du VIe
siècle, amis de la Grèce.
Par contre, leur lien avec les solennités religieuses est probable, et
cela surtout si l'on accepte l'interprétation donnée par Jevons
des "hymnes homériques" : il les regarde comme des invocations par lesquelles
les rhapsodes préludaient à la récitation des poèmes.
Si maintenant l'on réunit en faisceau tous les arguments d'ordre littéraire,
philologique et archéologique, on est obligé de dater la composition
des poèmes homériques des VIIe-XIe siècles avant Jésus
Christ et de la localiser dans les Iles. Nul besoin de leur assigner une antiquité
plus reculée. On ne saurait non plus les croire plus récents. Ils
sont dus en majeure partie à un poète de génie, lequel a
utilisé des légendes populaires plus anciennes, mais en en faisant
une synthèse harmonieuse. Fixés par l'écriture, ces poèmes
ont été ensuite récités par bien d'autres aèdes,
qui ont modifié par endroits le texte primitif, tout en conservant, avec
plus ou moins de talent, le mouvement général. Ces interpolations
et ces changements de détail, quelques uns importants, ont été
conservés eux aussi par écrit. Et c'est d'après l'un de ces
manuscrits, peut-être d'après plusieurs, qu'a été élaboré
le texte adopté par les Athéniens pour la récitation lors
des Panathénées, et qui, depuis, malgré quelques imperfections
de détail, a fait l'admiration de l'humanité.
Notes
1 Pour mieux connaître Homère, Paris, Hachette,
1906, p. 127. (retour)
2 De même, dès l'antiquité, pour leur
réalité géographique, que cependant Callimaque et Cratès,
puis Strabon admirent. M. V. Bérard a repris, dans les Phéniciens
et l'Odyssée, la thèse de la réalité des voyages d'Ulysse,
en la fondant sur une méthode spéciale d'interprétation des
noms des lieux et sur la comparaison des descriptions homériques avec celles
des Instructions nautiques et des voyageurs modernes. (retour)
3 Voir mes Mythes et Légendes d'Australie, Paris,
1906, Introduction, chap. X : le Contenu des légendes. (retour)
4 C'étaient des vastes chambres funéraires,
soit creusées à flanc de roc, soit édifiées à
l'aide d'assises circulaires se rejoignant en encorbellement pour former la tholos,
précédée d'un couloir d'accès ou dromos. (retour)
5 Iliade, IV, 123 (retour)
6 Voir Iliade, VII, 141 (retour)
7 Il ne faudrait pas, cependant, vouloir pousser trop
loin le rapprochement. Des recherches approfondies de M. J. Bédier, il
semble ressorti "que, nombre de Chansons de geste des XIIe et XIIIe siècles,
colportées par des jongleurs nomades, étaient surtout destinées
à ces publics forains que des exhibitions de reliques et des marchés
attiraient autour des principaux sanctuaires. A peu d'exceptions près
les légendes épiques du moyen âge se rattachent chacune
à une certaine abbaye, qui était alors but de pèlerinage
ou étape de pèlerinage, ou qui se dressait sur l'emplacement ou
sur le chemin d'une foire illustre. C'est là, aux abords de ces divers
sanctuaires, que les légendes épiques se seraient formées,
par l'effort combiné de moines et de jongleurs pareillement intéressés
à attirer et retenir, à édifier et à recréer
un même public de marchands et de pèlerins". (Cf. J. Bédier,
les Légendes Epiques, recherches sur la formation des Chansons de Geste,
Paris, Champion, 2 vol. parus, 1907-1908). (retour)
8 Je renvoie pour les comparaisons de thèmes,
à M. Lang, Cultes, Mythes et religions, trad. Marillier, 1896, et à
des recueils comme ceux de Grimm, de Cosquin, de Sebillot, de Basset, d'Afanassiev,
etc. Il va de soi que je porte un jugement général, et qu'on peut
citer telle ou telle chanson, tel ou tel conte isolés qui valent des
productions littéraires individuelles. Le plus souvent, ces exceptions
tiennent au talent spécial d'un conteur ou d'un chanteur déterminés.
(retour)
9 Michel Bréal, Pour mieux connaître Homère,
Paris, 1906, pp. 24, 40, 42, etc. (retour)
10 On voit que M. Bréal se trompe lorsqu'il croit
que la théorie folklorique est "l'opinion qui a prévalu et qui
règne aujourd'hui dans la science". (retour)
11 Elles ont été analysées avec
soin par M. O. Hackman, Die Polyphemsage in der Volkersüberlieferung, Helsingfors,
1904. Voir un compte-rendu détaillé de cette dissertation dans
mes Religions, M¦urs et Légendes, Soc. Du Mercure de France, 1908, pp.
1555-164. (retour)
12 P. Jensen, Das Gilgamis-Epos und Homer. Vorläufige
Mitteilung, Zeitschrift für Assyriologie, 1902, pp. 125-134. (retour)
13 Cf. le T I, seul paru jusqu'ici, de P. Jensen, Das
Gilgamisch-Epos in der Weltlitteratur, 1905. (retour)
14 Voir sur les déplacements successifs des limites
du monde connu des anciens et sur leurs échos dans l'Odyssée (l'Ile
enchantée et le Pays des morts), A. J. Reinach, dans les Essais, 1904,
pp. 189-193. (retour)
15 Cf. Kuno Meyer et Alfred Nutt, The Voyage of Bran
son of Febal to the land of the living, Londres, 1895, et Philippe de Félice,
l'Autre monde, Paris, 1906. (retour)
16 Cf. mes Mythes et Légendes d'Australie, légendes
XVII et LXVI, et notes comparatives. Un certain nombre d'éléments
folkloriques des poèmes homériques viennent d'être rapprochés
de leurs parallèles anciens et moderne (hindou, chinois, japonais, indo-chinois,
demi-civilisés, européens, etc.) par M. W. Crooke, Some notes
on Homeric Folk Lore (Folk-lore, 1908, pp. 52-77 et 153-189) dans une étude
comparative qui peut servir de bon point de départ pour des recherches
de détail plus approfondies. On remarquera que nombre d'éléments
homériques se retrouvent dans l'Inde ancienne et moderne. (retour)
17 Leo Jordan, Die Sage von den vier Haimonskindern,
Erlangen, 1905. (retour)
18 On se rendra compte de l'amas littéraire incroyable
que ceci représente en consultant les énormes volumes que publient
en ce moment MM. Houdas et Marçais, El Bokhâri, les Traditions
islamiques, traduites de l'arabe. Publications de l'Ecole des Langues Orientales,
t. I, 1905 ; t. II, 1906 ; il y aura quatre volumes. Cf. t. II, pp. XVIII-XX
: "La mémoire d'El-Bokhâri était véritablement prodigieuse.
Il était capable, dit-on, de réciter par c¦ur un livre entier
rien qu'après l'avoir lu rapidement des yeux. Tout jeune encore il avait
retenu dans sa mémoire 75 000 hadith, et il arriva plus tard à
en posséder plus de 200 000, qu'il pouvait débiter sans la moindre
hésitation". (retour)
19 Friedrich-S. Krauss, Slavische Volkforschungen, W.
Heims, Leipzig, 1908, pp. 183-189. L'auteur a connu de près 127 guslars
et récolté des centaines de chansons et de contes. Je cite de
préférence ce document parce qu'il y est rapporté des faits
précis, et non pas, comme trop souvent quand il s'agit de récitants
populaires ou demi-civilisés, des appréciations individuelles
formulées en termes vagues et généraux. (retour)
20 On se renseignera aisément sur cette question
des écritures archaïques en consultant des articles de M. Salomon
Reinach dans l'Anthropologie, et ceux de MM. Evans et Flinders Petrie dans Man
(publication de l'Institut anthropologique de Londres), années 1900 et
suivantes. (retour)
21 O. Stoll, Suggestion und Hypnotismus in der Voelkerpsychologie,
2ème éd., Leipzig, 1904, pp. 674-684. (retour)
22 Sur la civilisation lydienne sous Alyatte et Crésus,
voir Maspéro, Histoire ancienne des Peuples de l'Orient, t. III, pp.
605-621, et G. Radet, la Lydie sous les Mermnades, 1893. (retour)
23 A ce propos, il est utile de rappeler que la récitation
des poèmes héroïques n'a pas été un monopole
exclusif de chanteurs de profession. Au moyen âge on voit Lambert d'Oridon,
dans Aubert le Bourguignon, déclamant pour son hôte ; on connaît
Taillefer, chantant à la bataille d'Hastings. De même mes Serbes
(Cf. Talvj, Volkslieder der Serben, 2ème éd., 1853) se réunissaient,
encore au commencement du XIXe s., les uns chez les autres, pour chanter tour
à tour leurs exploits ou ceux de leurs ancêtres. On trouverait aisément
d'autres parallèles modernes. En tout cas dans l'Iliade, IX, 189-191, Achille
chante dans sa tente les prouesses des héros en s'accompagnant de sa lyre
; et Patrocle vis à vis se tient prêt à relayer l'Aiacide.
M. A. J. Reinach, qui me signale ces analogies, remarque "qu'à côté
des productions des aèdes de métier, comme Phémios, Démodokos,
Thamyris, il faut donc placer, pour l'origine des lais homériques, les
improvisations des héros eux-mêmes : récit de la guerre des
Kurètes et des Etoliens sous les murs de Kalydon déclamé
par Phoinix (chant IX) ; exploits de Nestor et des Pyliens contre les Epéens
chanté par Nestor lui-même (chant XI), etc." (retour)