Les sirènes du Mississippi
Blues, country, folk sont à la source du dernier film des frères Coen
Situé dans le sud profond des Etats-Unis, "O' brother..."
sonne comme une déclaration d'amour à la musique des années
30. Avec micros d'époque, joueurs de banjo et chansons puisées
dans le répertoire populaire, Joel et Ethan Coen abordent à
leur manière la comédie musicale. Voyage en coulisses.
A quelques heures de la projection cannoise de leur huitième long
métrage, une comédie à chansons située dans
le Sud profond des années 30, les frères coen, plus volubiles
et partageurs que d'ordinaire, ne faisaient pas mystère d'une excitation
qui ne devait rien à leur présence en jean et smoking dans
un salon surplombant la Croisette. Dès leur retour, ils étaient
attendus en princes à Nashville, capitale de la country music,
pour une soirée de gala dont la seule évocation leur donnait
des palpitations.. "Je ne tiens pas en place, ricanait Joel.
Nous allons retrouver le trac des premières années. Mais
nous y survivrons". Finalement, tout s'est bien passé.
Sur la légendaire scène du Grand Ole Opry, deux enfants
du rock temple de la country, les musiciens de folk, blues et qui cherchent
en bluegrass enrôlés par les frères cinéastes
jouaient avec permanence de flamme les chansons de la bande originale,
qui est la nouvelles façons de grande affaire d'O' brother, where
art thou ?. La mise faire vibrer la musique en scène du concert
était aussi minutieusement réglée dans leurs films.
que celle du film. Un théâtre nu d'avant-guerre, sans décor
et sans ombres. Pour l'amplification, un seul micro d'époque, vestige
du temps lointain où les grésillements en direct du Grand
Oie Opty faisaient tenir toutes les campagnes du Sud autour d'un poste
de radio.
A l'époque où ils planchaient sur les premiers jets d'O'
brother..., les Coen tenaient plus que tout à obtenir la participation
de Ralph Stanley, figure mythique de la musique bluegrass et du populaire
"son des montagnes" dont l'Amérique a perdu jusqu'au
souvenir. Le vieil homme au banjo, citoyen d'honneur pour l'éternité
de McCline en Virginie, prête sa voix, dans le film, à un
leader du Ku Klux Klan. Dépouillée de la distance corrosive
de la comédie et chantée sans accompagnement, lors du concert
de Nashville, la funèbre supplique du vétéran (Mans),
a "O mort/pourrais-tu m'épargner un an encore",
a fait passer un drôle de frisson dans l'assistance. "Une
résonance émotionnelle qui dépasse tout ce qu'on
peut trouver dans un film hollywoodien", lisait-on après
coup dans le quotidien local. Les frères Coen sont sans doute tombés
d'accord. "Ils ne sont pas du genre à s'épancher,
mais on les sentait vraiment bouleversés, dit T. Bone Burnett,
complice de Bob Dylan et d'Elvis Costello, qui leur a servi de conseiller
musical sur le film. Ils ont conçu 0' brother... comme
une déclaration d'amour à la musique des années 30.
C'est une décennie prodigieuse, sans doute la plus riche du siècle,
et il en reste finalement peu de traces enregistrées. Ils vont
la faire redécouvrir à une époque où les jeunes
se lassent du formatage et sont en quête de musiques pures. J'ai
été surpris par la manière dont ils ont été
accueillis dans le Sud, où l'on est facilement paranoïaque.
Ils n'ont essuyé aucun refus. Les méfiances sont tombées
dès lors qu'ils évoquaient la musique, ils n'ont jamais
été perçus comme des petits malins branchés
et moqueurs..."
Lors du concert de Nashville, D.A. Pennebaker, auteur d'un fameux documentaire
sur Bob Dylan, idole des Coen, a mis en boîte le singulier projet
d'un film sur la musique du film. Dommage qu'il n'ait pas suivi le tournage,
dont on rapporte le souvenir de prises dune grande intensité, comme
celles où l'un des Fairfield Four se mit à sangloter en
entonnant la chanson des fossoyeurs ("il te faut rejoindre la
vallée solitaire/ personne ne peut y aller à ta place...").
Face à un tel naturel, les frères cinéastes se seraient
mis à rire, courante manière de communiquer leur émoi.
" Il y a dans la sensibilité des Coen une musique âpre
et curieuse, écrivait à leurs débuts le magazine
Interview. Comme du rock'n'roll diffusé à travers
un appareil de l'époque du muet. "Joel et Ethan, enfants du
rock et des sixties, cherchent perpétuellement, comme Jarmusch,
Tarantino, Scorsese, de nouvelles manières de faire vibrer la musique
au cour de leurs réalisations et tournent depuis longtemps autour
de l'idée d'une comédie musicale. Sans vouloir pour autant
sacrifier aux canons du genre. Leurs films sont traversés de numéros
musicaux savamment décalés, de la scène de fusillade
lyrique de Miller's Crossing (pour laquelle un ténor irlandais
chantait Danny Boy en s'accordant au rythme des balles) à
la chorégraphie onirique de The Big Lebowski, hommage débridé
à la country et aux musicals de Busby Berkeley. Cette fois, la
musique était à la source de leur projet. Elle a été
en partie enregistrée avant le tournage, mais la place qu'ils allaient
lui ménager dans le film est restée un mystère jusqu'au
bout. "Dans le script, il n'était jamais question de comédie
musicale, dit le guitariste Chris Thomas King, qui a hérité
d'un second rôle d'importance, celui du bluesman Tommy Johnson.
Il était juste stipulé que les chansons devaient être
interprétées en direct devant la caméra, sur le vif.
Comme à l'époque où la musique était indissociable
du quotidien et où les producteurs venaient enregistrer les musiciens
en pleine campagne du Mississippi, sur le pas de leur porte, dans les
champs, les bars, les prisons... J'ai moi-même chanté à
1 heure du matin sur un plateau transformé en campement. C'était
à la fois stressant et excitant.
"On ne savait pas trop où on allait, raconte T. Bone
Burnett. Le film s'est construit en chemin. Certaines scènes
comme celle de la chanson des bagnards ont été dictées
par l'écoute d'un disque". Quand les Coen lui ont fait
part de leur projet sur les années de la "grande dépression"
et la musique "traditionnelle", ils ont juste précisé
qu'il s'agirait d'"une version de L'Odyssée située
dans le Mississippi et (que) le trésor d'Ulysse serait un "tube"
interprété par le personnage de George Clooney"
(malgré les encouragements, l'acteur a finalement renoncé
à chanter en direct et se fait doubler par un musicien de Nashville).
A partir de là, Joel et Ethan se sont amusés à dévider
la bobine des résonances entre la mythologie du Sud et celle du
monde antique, l'épopée grecque et le répertoire
du folk américain qui recycle des thèmes identiques. "C'est
une musique de conteur, dit T. Bone Burnett, un monde qui repose
sur la même tradition orale. Le "hit" du film, Man
of constant sorrow, a ainsi traversé le siècle sous
dif-férentes formes, et son créateur, un violoniste aveugle,
ne savait plus trop s'il l'avait vraiment écrit lui-même,
ni qui pouvait bien lui avoir soufflé dans lés années
10 cette histoire d'un homme condamné à errer et à
ruminer sa peine. "Homère est encore tout proche de nous,
s'amuse Burnett. Pour moi, c'était un Dj avant l'heure, il piochait
à toutes les sources et compilait toutes les formes de récit.
Dylan fait ça aussi. Chaque fois que je le croise, il est encombré
de carnets de va recycler. il a une manière trè d'adapter
ses influences et dl auditeurs â découvrir d'autre4 tiques.
Je ne suis pas étonné telle référence pour
les Coen".
Quand on leur demande s'ils ont fait d'importantes recherches pour sélectionner
la vingtaine de chansons qui irriguent leur film, les Coen disent que
non, et c'est un mensonge. Les archives de la librairie du Congrés,
du Smithonian Institute et de la Country Music Foundation ont été
épluchées dans les grandes largeurs. A lui seul, T. Bone
Bumett s'est constitué un stock d'un bon millier de disques. Çà
ne l'a pas empêché d'être souvent devancé par
les propositions des deux frères, qui ne se sentent jamais aussi
bien conseillés que par eux-mêmes et qui ont déniché
tout seuls nombre des chansons exhumées sur leur précieuse
BO (en particulier le magnifique gospel Down in the river to pray
pour une scène de baptême). Tout chez eux est frappé
au coin de la précision maniaque. La réverbération
du son passe par des micros d'époque qui semblaient voués
à la poussière, tel l'épatant " arbre Decca"
à trois têtes déniché dans on ne sait quelle
brocante du Mississippi. Pour son rôle, Chris Thomas King, jeune
guitariste virtuose de La Nouvelle-Orleans, a dû se perfectionner
encore pour jouer la manière complexe d'un pionnier du Delta, Ship
James. Dans le film, il est Tommy Johnson, dont on dit qu'il vendit son
âme au diable en échangé de ses talents de musicien.
"La mémoire de la musique populaire attribue désormais
un peu vite cette histoire de pacte originel à un autre bluesman,
Robert Johnson, explique Chris Thomas King. Tommy Johnson, qui
a très peu enregistré, es taujourd'hui oublié alors
qu'il fut à l'origine de cette légende qui a fait du chemin.
Ce genre de détail témoigne du respect que les Coen ont
pour leur sujet. Pour jouer le rôle, j'ai accepté de couper
les dreadlocks que je portais jusqu'au bas du dos depuis une éternité.
Je ne pense pas que je l'aurais fait pour d'autres," Aux acteurs,
les Coen donnent peu d'explications sur le contexte et la nature du rôle.
Chaque scène est très minutieusement détaillée
surie story-board. A chacun de creuser ensuite. Chris Thomas King approfondira
d'ailleurs le projet du film en enregistrant un album consacré
à Tommy Johnson. Les chansons sont déjà écrites.
L'une d'elles s'intitule O' brother, where art thou ?...
"Précision et documentation ne signifient pas reconstitution,
dit T. Bone Burnett. Leur vision de l'Amérique tient autant
du mythe et du fantasme que de la réalité. Ils ont d'ailleurs
modifié le texte de certaines chansons, comme la berceuse noire
de la scène des sirènes, pour lui donner une tonalité
plus inquiétante("Dors petit bébé/ toi et moi
et le diable ça fait trois"), qui correspond à leur
idée du Sudprofond et de ses superstitions. " La musique n'est
pas là pour souligner l'action et guider le spectateur",
disaient-ils à leurs débuts. La musicalité outrée
des accents, les textes de chansons conjurant l'effroi et la mort, le
choix de voix étonnantes et sublimes comme celle d'Alison Krauss
("qu'on croirait surgie de la Forêt-Noire il y a plusieurs
siècles", dixit T. Bone) tissent un contrepoint envoûtant
et mélancolique à l'orchestration de leur comé- die
et au périple des personnages. Comme l'énonce Chris Thomas
King, citant les Beatles, c'est "leur Magical Mystery Tour",
vagabondant entre réalisme et surréalisme : "Leur
manière de trouver des articulations entre la musique et la fiction
est si moderne que les musiciens du Sud faisaient la queue pour décrocher
un rôle. Et pourtant, ils en ont vu d'autres."
Laurent Rigoulet
O' brother...
L'odyssée, dans les années 30, de trois baqnards en cavale. Avec les frères Coen, évasion assurée
Des bagnards sous le cagnard cognent en cadence la caillasse. Un chant morne et profond s'élève de leurs gosiers asséchés. Quatre plans plus tard, trois têtes hagardes émergent des herbes hautes. Fastoche de s'éva-der dans un film des frères Coen, où la dure réalité n'est en général pas un problème. Ni le sujet, d'ailleurs. Ce qui importe, ce n'est pas comment Everett, Delmar et Pete ont échappé à leurs gardes-chiourmes, c'est plutôt que l'herbe alentour est jaune parce que les Coen n'aiment pas le vert. L'Amérique des années 30, son Deep South de culs-terreux paupérisés par la Dépression, ils l'ont coloriée comme un vieil album, avec application et fantaisie. Pour Ethan et Joel, citadins nés un peu avant le rock'n'roll, ce Sud-là, avec ses locos à vapeur et ses granges en planches, fleure bon l'Antiquité. D'où l'idée apparemment bizarre de placer leur film sous le haut sponsoring d'Homère et de son Odyssée - tout en prétendant ne pas l'avoir lue. Ils y ont pourtant picoré quelques épisodes connus - c'était peut-être alors une version digest, ou en bande dessinée.
Du poids du temps et des classiques les Coen se délestent en tout cas, comme leur trio de forçats se défait de ses entraves grâce au marteau d'un fermier hippophage. Voici bientôt les fuyards tirés d'un encerclement policier par un moutard pilotant une guimbarde, assis sur des catalogues. La bride est lâchée. Le but du jeu n'est évidemment pas de nous faire croire aux aventures de ces Pieds Nickelés en pyjama de Dalton mais de nous attacher à eux par des liens autrement subtils qu'une chaîne et un boulet.Vu leurs tronches de parfaits abrutis, il y a du boulot, mais les frères cinéastes, faux flemmards, aiment çà. Echos de vieux films, de vieux disques et de vieux bouquins tissent un canevas de connivences sur lequel les Coen brodent. C'est une auberge espagnole où chacun peut apporter son manger, puisque Tintin ou Lucky Luke (coïncidences involontaires) y côtoient le vieil Homère ou Flannery O'Connor. Les acteurs se prêtent à ce récital de clins d'oeil : George Clooney est un Everett clownesque, yeux roulants, moustaches à la Clark Gable, obsédé par la Gomina qui doit graisser ses cheveux. C'est lui qui se fait appeler Ulysses, mais seule sa langue, châtiée jusqu'à l'absurde, fait "mille tours". A ses côtés, le fin John Turturro et l'étonnant Tim Blake Nelson (une révélation) jouent à qui fera le plus épais péquenot (attention au doublage).
Leur odyssée va son train, délibérément accordé à l'époque ou à l'idée qu'on s'en fait, à sa mythologie. Ces péripéties tantôt donnent chair à une figure légendaire : Tommy/Robert Johnson, le bluesman qui a vendu son âme au diable, George "Babyface" Nelson, le gangster déjanté; tantôt plongent les trois zigues dans une semi-féerie, tels des collégiens chahuteurs traversant un tableau vivant - baptême en procession ou sirènes enchanteresses. La magie de ces scènes-là tient beaucoup au "quatrième mousquetaire" du film, son personnage principal en fait: la musique. Plus qu'un fil conducteur, elle est, sous ses formes prérock (country, folk, gospel), à la fois moteur et carburant. D'elle peut naître un gag (l'enregistrement désopilant des "Culs mouillés") ou l'émotion (Tommy Johnson grattant un blues au coin du feu). Absente, elle dessine des creux. Survoltée, elle transforme une réunion électorale en morceau de bravoure. Sans la musique, O' brother... ne serait qu'un nouvel artefact mêlant rigueur formaliste et joyeuse décoennade". Par elle, les frères grimaçants font passer un courant d'affection qui n'était pas si manifeste dans leurs films précédents.
François Germ
O' brother, where art thou ?. Américain (1h46).
Réalisation : Joel Coen. Scénario : Ethan et Joel Coen, d'après L'Odyssée, d'Homère.
Image : Roger Deakins. Son : Skip LJevsay. Décors : Dennis Gassner. Montage: Roderick Jaynes et Tricla Cooke. Musique : T. Bone Burnett
Avec: George Clooney (Everett Ulysses McGill), John Turturro (Pete), Tim Blake Nelson Delmar), John Goodman (Big Dan Teague), Holly Hunter (Penny).
Prod. : Touchstone Pictures/Universal. Distr. : BacFilms.