LIRE
Littérature, Idéologies, Représentations XVIIIè-XIXè siècles





LE CONTE AU XVIIIe SIÈCLE

PERSPECTIVES 2007-2010
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LE CONTE MERVEILLEUX ENTRE DISCOURS DE SAVOIR ET IMAGINAIRES SOCIAUX

Cet axe s’inscrit dans le développement normal des travaux entrepris dans le précédent quadriennal, sur le conte merveilleux et orientalisant aux XVIIe-XVIIIe siècle, et cela dans trois directions principales :

1. Conte merveilleux et savoirs de l’Orient au XVIIIe siècle
2. Conte merveilleux, imaginaires sociaux et arts de la scène
3. Expérimentation fictionnelle et scène des possibles
Par rapport au quadriennal précédent, le développement de cette recherche implique un enrichissement de notre problématique : on abordera désormais le genre comme élément «surexposé» de la crise des formes romanesques entre 1680 et 1740, et à ce titre révélateur de tensions nodales dans l’ensemble du champ culturel. On l’étudiera donc dans ses connexions à d’autres formes narratives (fragment, nouvelle, roman), d’autres genres de fictions et modes de représentation (arts de la scène), d’autres sortes de discours de savoir (ethnologie, philosophie, vulgarisation savante, économie, arithmétique politique), et plus généralement par rapport aux reconfigurations du savoir scientifique et de la pensée caractéristiques du «monde moderne». L’essentiel des enjeux de cette recherche paraît pouvoir être condensé autour de l’examen de la relation très singulière qu’entretiennent à cette époque la pratique de la fiction et celle de l’expérimentation. Dans la mesure où le «merveilleux» se définit par opposition au «naturel» et au «vraisemblable», il offre un champ d’expression à des formes de pensée qui remettent en question les limites du possible et du pensable. Il offre ainsi à cette époque charnière dans le décollage de la modernité un terrain d’expérimentation de pensée dont on n’a pas encore mesuré le rôle dans le développement des savoirs qui deviendront «scientifiques», au sens le plus large, c’est-à-dire aussi le plus controversé du terme. Toute cette recherche viendra donc abreuver la réflexion menée par l’UMR LIRE dans son ensemble sur la question des Altérités (ici : l’Orient) ainsi que celle menée sur la question des rapports entre littérature et Savoirs.


1. CONTE MERVEILLEUX ET SAVOIRS DE L’ORIENT AU XVIIIE SIECLE


Concernant le conte oriental, nos recherches ont dégagé une problématique nouvelle concernant la façon dont ce corpus travaille avec l’ensemble des savoirs concernant l’Orient (non seulement le monde arabo-persan, mais aussi l’extrême-Orient) en circulation à cette époque, tant dans la sphère savante que dans les circuits de l’opinion « cultivée ».
       1.1 Conte et discours savant. Sur le plan documentaire, les imitateurs de Galland utilisent (quelquefois en la transformant significativement) la forme générique qu’il a mise au point (récit cadre et contes enchâssés) pour développer à sa suite une ambition « didactique » ou vulgarisatrice sérieuse, y inscrivant toutes sortes de matériaux puisés dans les récits de voyage, les Lettres édifiantes, les travaux orientalistes spécialisés (le Dictionnaire de d’Herbelot, les travaux érudits sur l’Extrême-orient), etc. Le revers de cette ambition est évidemment la perspective ironique sous laquelle elle peut souvent se présenter, notamment comme parodie du discours didactique à prétention savante (y compris dans le mime de ses formes spécifiques comme par exemple la note en bas de page). Nous voudrions interroger cette réinscription sérieuse et/ou ironique du discours de savoir sur l’Orient, dans la perspective d’une poétique «critique» des discours dans la littérature du XVIIIe siècle. Notre corpus offre ainsi l’exemple d’un détournement du discours de savoir vers un discours de « saveur » (au sens barthésien), où l’ambition didactique serait toujours peu ou prou doublée d’une ambition pragmatique visant à former le lecteur à une lecture de plaisir (lecture capricieuse, se dérobant aux protocoles génériques ; lecture friande, de mots et de situations cocasses ; lecture de feuilletage, traçant des parcours inédits dans le plagiat des récits de voyageurs et des dictionnaires érudits).
       1.2 Conter/traduire. Le travail accompli dans la préparation de l’édition critique des recueils de contes orientaux de Gueullette, ainsi que les recherches conduites dans le cadre du numéro 2 de la revue Féeries consacré au conte oriental, ont fait apparaître que certains auteurs ont travaillé à partir de traductions disponibles à la Bibliothèque royale ; ces traductions de contes turcs et arabo-persans actuellement conservées à la BNF étaient des travaux d’élèves de l’école des Jeunes de Langue de Constantinople. Nous voudrions développer l’examen du travail de réécriture effectué sur ce fonds par certains conteurs ; outre l’intérêt d’y saisir en acte une stylistique de l’«adaptation» littéraire, on peut surtout y étudier selon quelles normes diffuses le XVIIIe siècle réagit à la matière d’Orient : d’une part, en effet, l’esthétique engage ici évidemment une idéologie, voire une politique de l’assimilation/refoulement de l’Autre ; d’autre part, le miroir fantasmatique (toujours à la fois mimétique et déformant) de l’Orient, de ses sérails et de ses pachas sert souvent d’écran sur lequel les théoriciens politiques peuvent projeter leurs conceptions les plus audacieuses et les plus expérimentales de la gouvernementalité, dans une dialectique critique incessante. Ce travail, qui viendrait à la rencontre des problématiques contemporaines issues notamment des travaux d’Edward Saïd, serait également attentif à la surdétermination des fantasmes de l’Orient par la problématique de l’économie du désir amoureux et de l’institutionnalisation des rapports entre les sexes – le sérail offrant un espace privilégié où se croisent deux formes d’altérité (ethnique et sexuelle).


2. CONTE MERVEILLEUX, IMAGINAIRE ET ARTS DE LA SCÈNE

Dans le sillage des recherches qui viennent d’être mentionnées, et en portant l’enquête sur le merveilleux dans le domaine des arts de la scène, on pourra travailler à l’intersection de trois questionnements:
       2.1. Un inventaire des formes de manifestation du conte dramatique. Avec ses variantes, telles que (notamment) la fable et le proverbe dramatique, le conte dramatique connaît une véritable vogue entre la fin du XVIIe siècle et la première moitié du XVIIIe siècle, et cela aussi bien sur les théâtres institutionnels (Comédie-Française, Comédie-Italienne) que sur les théâtres non institutionnels (Foires, théâtres de société). Confrontation des genres et transposition d’art seront donc au cœur de cette approche, qui visera à mettre en évidence et à inventorier les réécritures dramatiques de la matière proposée par le conte merveilleux, abondamment retravaillée par les moyens d’expression spécifiques du théâtre. Une telle approche offre des perspectives de publications nombreuses de ce corpus à la fois pléthorique et souvent méconnu. Un projet est déjà en cours de réalisation, qui réunirait sous forme d’une étude dramaturgique suivie d’une anthologie de pièces un corpus de ce que Martial Poirson appelle des « comédies allégoriques », c’est-à-dire une forme de dramatisation des discours scientifiques des Lumières qui emprunte au conte merveilleux un certain nombre de structures imaginaires.
       2.2. Une analyse des systèmes d’énonciation et des stratégies de persuasion à l’œuvre dans le merveilleux théâtral. On étudiera les procédures propres au merveilleux romanesque (ou plus généralement narratif) qui sont librement transposées sur la scène théâtrale, que ce soit de façon littérale (récit inséré à vocation axiologique d’un certain théâtre de société notamment) ou de façon parodique (comme l’illustre le travestissement burlesque du merveilleux mythologique propre aux théâtres de la Foire). Lorsque le merveilleux fait irruption sur la scène théâtrale – cet espace public structuré par la représentation – il ouvre à l’imaginaire social de l’époque un champ d’interlocution sur lequel viennent s’entrechoquer, se constituer ou se disloquer aussi bien les croyances anciennes que les nouveaux discours scientifiques alors en pleine gestation. A ce titre, l’investissement de l’arithmétique politique et de l’argumentaire économique par la comédie post-moliéresque peut être considérée comme emblématique : dès lors qu’on y ébranle la catégorie du vraisemblable, la scène devient un terrain d’expérimentation sur lequel vient se tester la crédibilité des promesses merveilleuses de la finance publique (l’impôt) et de la richesse privée (la spéculation) promues par les premiers pas de la science économique.


3. EXPERIMENTATION FICTIONNELLE ET SCENE DES POSSIBLES


Cette investigation de la surexposition qui caractérise le conte oriental et le merveilleux dramaturgique nous permettra de déboucher sur une problématique plus large. À un regard superficiel (qui poserait une antinomie simpliste entre le siècle de la Raison et la dynamique de l’imaginaire), le merveilleux a pu apparaître comme l’envers (ou le refoulé) de l’approche rationaliste et « scientifique » qui se met en place à l’époque, autant dans l’approche la connaissance de la nature que dans celle des sociétés. Nous essaierons de montrer qu’il en est au contraire partie prenante. Le conte merveilleux fournit en effet des expérimentations fictionnelles et des projections fantasmatiques qu’on peut analyser comme autant d’instruments herméneutiques d’une nouvelle alliance de la raison critique et de l’imagination créatrice. La plasticité de ce genre en pleine expansion à l’époque considérée, l’installe à la croisée des pratiques, des genres et des discours, le constituant en plate-forme d’intégration sur laquelle différentes problématiques (morales et philosophiques, scientifiques, politiques, économiques) peuvent entrer en contact et s’entre-féconder. A simple titre d’exemple, on pourrait ici mentionner pour l’économie politique pré-libérale, les anticipations expérimentales de l’économiste J-F. Melon dans son conte oriental Mahmoud le Gaznévide ; la figuration paradoxale des questions philosophiques liées au problème de la liaison de l’âme et du corps, dans Acajou et Zirphile de Duclos ou dans Les Ames rivales de Moncrif ; la mise en scène de la science comme discours de croyance dans Ah quel conte ! de Crébillon. Plus spécifiquement, l’ancienne et complexe catégorie du merveilleux doit pouvoir être redéfinie en termes modernes, dans la lumière des problématiques matérialistes caractéristiques de l’époque, et des questions qu’elles posent à la croyance en cette « ordonnance merveilleuse du monde » que Fénelon oppose aux athées. C’est précisément l’« impensable » d’une auto-organisation de la nature qu’essaie de penser l’époque, à grands renforts d’observations, de mesures, de vivisections et de mathématisations, d’hypothèses choquantes et de scandales idéologiques. Dans la lignée des nouvelles approches critiques de l’imaginaire des Lumières (par exemple les travaux de J. Douthwaite ou P. Tort sur la question du monstrueux ou d’A. Gaillard sur le mythe de Pygmalion relu par les Modernes), on doit examiner comment les moyens spécifiques du conte merveilleux (métamorphoses, transmigrations, miniaturisations, morcellements anatomiques, hybridations, etc.) contribuent à la mise en place d’un nouvel imaginaire du vivant en cours de constitution, bien identifié dans les domaines scientifiques et philosophiques (Diderot, Maupertuis, Bonnet), mais repérable dans toute une série de fictions travaillant au limites de la féerie et du fantastique, chez Deslandes, Bibiena, La Morlière, Cazotte, Crébillon, etc.
Nous nous proposons donc d’étudier la constitution d’une scène littéraire unique – à la fois très particulière et de portée très générale – sur laquelle une époque a utilisé la fiction pour expérimenter activement avec les limites de ce qui était alors concevable, en sollicitant la réflexion théorique menée depuis quelques années autour de la notion de « mondes possibles ». Notre hypothèse est que cette scène – où sont venus se nouer élaborations théoriques, expériences scientifiques et pratiques esthétiques – a joué un rôle important dans l’ouverture des possibles nouveaux sur lesquels s’est engagée la modernité (dès le travail des Encyclopédistes). Il s’est agi en effet non seulement d’expérimenter avec des idées audacieuses (dérangeantes, délirantes), mais aussi de diffuser dans l’espace social réel certaines questions, l’ébranlement de certaines limites, l’acceptabilité de certaines approches hétérodoxes. En ce sens, la nature de divertissement du conte et du théâtre, le caractère intrinsèquement ironique et joueur de leur poétique, leur auto-réflexivité prononcée et finalement leur capacité de diffusion par capillarité dans l’ensemble de la culture, ont vraisemblablement contribué à structurer les croyances et les désirs de leur public – l’imaginaire social – de façon à rendre audibles et acceptables des perspectives de pensée jusqu’alors forcloses. Ensemble, ces genres ont posé les soubassements de la scène des possibles sur laquelle la modernité a pu ensuite jouer son jeu dans tous les registres.
Nous faisons le pari que de telles perspectives anthropologiques, historiques, esthétiques et philosophiques, tirées d’un corpus largement oublié par l’histoire littéraire, pourront s’avérer utiles pour mieux penser le temps présent…

La revue FÉERIES

Le programme de publication de la revue Féeries accompagnera de près et dynamisera les différents aspects de l’axe de recherche esquissé.

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