Xavier Bourdenet (Université de Franche-Comté) : " ‘Ô dix-neuvième siècle !’ : historicité du roman stendhalien (Armance, Le Rouge et le Noir, Lucien Leuwen) "

La thèse concerne les rapports du roman et de l’Histoire dans le cas de l’œuvre stendhalienne. C’est la textualisation romanesque de l’Histoire et l’étude du roman stendhalien comme objet d’Histoire qui se trouvent envisagées dans une perspective sociocritique postulant que non seulement le roman est dans l’Histoire, mais encore qu’il est de l’Histoire. L’objectif du travail est double : théorique et monographique. Théorique puisqu’il se veut une contribution à l’élaboration en cours d’une théorie sociocritique de lecture des textes. Dans ce cadre, il s’agit de faire de l’historicité un concept opératoire dont la thèse s’emploie à proposer une définition rigoureuse permettant de penser dans le même mouvement une situation historique qui est la condition de possibilité et de lisibilité du texte et l’activité spécifique chaque fois rejouée, recommencée, que le texte produit dans et à partir de cette situation. Monographique ensuite, puisque le corpus, volontairement restreint à un genre (le roman), s’articule autour de la date charnière et problématique de 1830, date essentielle dans la définition et la représentation de l’objet " XIXème siècle " que Stendhal ne cesse d’interroger. De 1827 (Armance) à 1834-36 (Lucien Leuwen) c’est un moment qui est exploré, celui où Stendhal cherche et élabore une écriture romanesque du présent, de l’actuel : ce que l’on peut nommer le romanesque de 1830. Les romans ultérieurs, La Chartreuse comme Lamiel rompront avec cette pratique en jouant d’un retour en arrière et en affichant au contraire un décalage important entre le moment de l’écriture et celui de la fiction, se présentant alors comme des romans du passé. A partir de la définition de l’historicité proposée à l’orée de l’étude, la thèse parcourt les liens qui unissent roman et histoire chez Stendhal à partir de quatre grandes entrées :

· De l’histoire au roman

Stendhal s’est toujours intéressé aux historiens. Il les a pratiqués attentivement et l’hypothèse que la thèse développe est qu’il y a là une source essentielle de sa définition et de sa pratique du roman. Il s’agit donc de mettre Stendhal en stéréophonie avec les historiens contemporains, en particulier ceux de la Restauration, de dessiner un champ littéraire fortement marqué par la production historique au moment où Stendhal va entrer en romancie en 1827. C’est une première entrée dans l’historicité du roman stendhalien. C’est d’autant plus justifié que Stendhal lui-même n’a cessé de pratiquer pour nous cette sociologie littéraire dans ses chroniques pour les journaux anglais où il constate que le genre historique a été complètement modifié depuis la Révolution, en d’autres termes qu’il a fait sa révolution, tandis que la production romanesque contemporain ne l’a pas faite. Il donc est un nouveau roman à définir et à mettre en œuvre, sur le modèle de ce que sont en train de faire les historiens dans leur domaine. On tente donc un rapprochement entre Stendhal et les historiens libéraux en montrant que c’est ce détour par l’histoire qui amène Stendhal au roman.

A un roman nouveau, qui ne soit plus roman pour femmes de chambre, et dont tout le métalangage est emprunté à l’histoire. On montre alors que pour penser le roman, Stendhal recourt à une conceptualité d’ordre historique et emprunte à l’historiographie la plupart des catégories qui lui permettent de définir son projet. Pour autant, Stendhal se démarque fortement d’une conception contemporaine qui assimile le roman à l’histoire. C’est la question du roman historique, genre à la mode depuis Walter Scott, Or, Stendhal, dans ces années-là, le refuse avec une belle constance lui préférant un roman du présent, du contemporain. On tente donc de comprendre ce refus stendhalien du roman historique.

· Ecrire l’actuel

C’est l’actuel, l’actualité comprise parfois dans son sens le plus journalistique, qui l’intéresse. Le roman se doit donc d’inscrire le présent. Ce qui pose un certain nombre de problèmes de poétique romanesque et implique l’examen de processus de textualisation, d’une mise en texte de l’actuel, autre dimension de l’historicité. Trois éléments sont plus particulièrement envisagés.

D’abord la question délicate de la chronologie romanesque. On sait depuis longtemps, que les rapports de Stendhal à la chronologie sont loin d’être simples. L’étude attentive de la chronologie interne de nos trois romans vaut surtout par les failles, les lacunes et les contradictions qu’elle révèle. On examine le constant brouillage de la référence temporelle, alors même que sa précision semblait faire partie de la définition du projet romanesque.

Ensuite, la prise en charge du présent, de l’actualité pose l’urgente question de la satire dans le roman. Faire du contemporain immédiat le matériau du roman, c’est prendre le risque de la satire. Les réflexions sur la satire abondent sous la plume de Stendhal quand il s’agit de définir le roman : elle est un de ses plus évidents contre-modèles.

Enfin, et dans le même ordre d’idées, écrire l’actuel pose la question de l’intégration fictionnelle d’un référent extérieur au texte, et parfois désigné comme tel, étiqueté " Historique " par des notes de bas de page. Le travail développe en particulier trois exemples qui renvoient explicitement le roman à son archive : la loi d’indemnité dans Armance, l’épisode de " La Note secrète " dans Le Rouge et le système des allusions aux émeutes lyonnaises dans Lucien Leuwen. Le but est de montrer que ces référents explicitement politiques ont directement à voir avec les questions du désir, de la relation sentimentale, ou plutôt de l’érotique mise en place par les trois romans, et donc que l’intérêt porté aux questions d’ordre historique et politique n’éloigne pas de celle de l’éducation sentimentale du héros. Bien au contraire, il en est une des voies d’accès. Tout cela pour expliciter un travail de textualisation de l’archive politique, pour en suivre l’intégration fictionnelle.

· Le roman du " siècle "

L’inscription du présent, la prise en charge du contemporain, pose en outre la question de l’échelle. Où s’arrête le présent ? L’échelle supérieure est celle du " siècle ", et c’est peut-être la plus importante chez Stendhal. Le roman s’ancre littéralement dans le siècle, dont il est un des instruments privilégiés d’exploration. Sur ce point, Stendhal est en écho direct avec ses contemporains, qui de Chateaubriand à Musset, en passant par Balzac, Hugo et bien d’autres pensent, explicitement ou non, le " XIXème siècle ", sa place et sa signification dans l’Histoire.

On envisage d’abord les désignations explicites du siècle, par simple nomination, ou par mention de ses bornes (début et fin) particulièrement problématiques. Ensuite, ses désignations et définitions implicites, en creux, lorsque le texte mobilise des époques passées de référence qui permettent, par défaut, par contraste, de saisir ce qu’est le XIXème siècle. Ce sont, par exemple, les allusions à la Renaissance dans Le Rouge ou à l’Empire dans Lucien Leuwen. On montre alors comment ce passé est instrumentalisé par les personnages dans la construction de leur identité.

Ces références pointent également une autre question : celle de la place du XIXème siècle dans le devenir historique, dans le défilé et le progrès de l’histoire. La notion de " siècle " doit être alors pensée avec celle de " civilisation ", fort à la mode à l’époque, avec cette question que Lucien Leuwen pose presque en ces termes : le XIXème siècle réalise-t-il la civilisation ? Et y a-t-il une civilisation moderne, qui soit autre chose que la somme des " convenances " transmises par un pouvoir que l’individu a intériorisé et relayé par le journal qui corsète l’homme dix-neuviémiste ?

Ce qui est en jeu, c’est alors le statut du héros et la question d’un déterminisme du " siècle " qui pèserait sur lui : Octave, Julien et Lucien sont des enfants du siècle, jouent de ce topos (marqué et peu mis à distance dans Armance, davantage raillé et parodié dans Lucien Leuwen). Echappent-ils à cette dix-neuviémité étouffante ? On voit que c’est tout à la fois une poétique romanesque et un discours sur l’Histoire qui sont ici en cause.

· Le roman dans le siècle

Ce roman du " siècle " est aussi un roman dans le " siècle ". L’étude de son historicité ne saurait faire l’économie d’une analyse de ses modes d’inscription matérielle, tant il est vrai, comme le rappelle Roger Chartier, que face aux textes, " les formes qui les donnent à lire, à entendre où à voir participent, elles aussi, à la construction de leur signification ". On note d’abord un paradoxe. Stendhal définit son roman comme un roman du présent, un roman du contemporain, mais en projette la lecture " dans cinquante ans ", à la fin du XIXème siècle, voir au XXème, on le sait, cela a été bien étudié. Ce roman du ou des contemporains ne pourra donc être lu par ces mêmes contemporains. Paradoxalement la " chronique " est d’emblée " anachronique ". L’anachronisme semble être élu comme mode de lecture du roman. Reste ensuite, prévenu de ce paradoxe, à examiner les supports du roman, c'est-à-dire les dispositifs réels qui le donnent à lire. Autrement dit, envisager son devenir éditorial au XIXème siècle et au XXème siècle. Jusqu'à nos jours. On y suit, par exemple, en détail le devenir éditorial d’Armance et le protocole de lecture que ce devenir a contribué à forger puis figer ou la construction complexe du pur artefact qu’est Lucien Leuwen, exemple parfait où le livre et son organisation éditoriale modifie en profondeur le texte qu’il propose à la lecture et ses effets de sens.