Sujet de thèse :
Le narrateur dans les œuvres fictionnelles de Stendhal
Mon sujet de recherche part de difficultés constatées lors de la lecture des œuvres de Stendhal. Il se trouve en effet que ses récits n’offrent pas toujours au lecteur une information claire, univoque et indubitable sur l’histoire qu’ils racontent. Quand on commence à y prêter un peu d’attention, on se rend compte que ce type de perturbation est permanent chez Stendhal.
Voici quelques exemples des difficultés rencontrées à la lecture : il arrive que le récit ne fournisse pas toutes les informations nécessaires à la compréhension de l’histoire ; c’est la fameuse lacune d’Armance, évidemment, mais les romans et les nouvelles sont aussi riches d’exemples similaires, même s’ils sont plus ponctuels. Souvent, plusieurs personnages interprètent de façons différentes et contradictoires le geste énigmatique d’un personnage, sans que le récit fournisse la moindre explication définitive (par exemple pour le crime de Julien). On rencontre aussi de nombreux énoncés dont la réalité n’est pas assurée : de longues suppositions à l’irréel sur le destin des personnages ou des énoncés modalisés par un " peut-être " étonnant au sein d’un récit fictionnel.
Le point commun de ces perturbations est qu’elles sont produites par l’instance narrative : cette dernière ne fournit pas toujours l’information attendue par le lecteur, ou bien fournit une information équivoque. Il me semble donc que les incertitudes liées à l’énonciation constituent un phénomène récurrent, quasi définitoire du récit stendhalien. Ce phénomène a probablement de lourdes répercussions sur l’ensemble de la réception stendhalienne : il est en effet à l’origine des simples difficultés de compréhension littérale rencontrées par le lecteur lambda, mais il peut aussi expliquer, pour une part, les divergences d’interprétation entre les critiques littéraires.
Ce constat n’est pas totalement inédit dans la critique stendhalienne, mais celle-ci, me semble-t-il, n’affronte pas suffisamment les conséquences et les effets de ces incertitudes énonciatives : elle se contente souvent de les expliquer par des causes extérieures aux textes eux-mêmes. Ainsi, elles sont ramenées à des circonstances anecdotiques bien connues (la fameuse improvisation négligente de Stendhal), ou bien réduites à des causes psychologiques (la " schizophrénie " de Beyle-Stendhal-Dominique-Bombet, etc.). L’autre problème est que la critique stendhalienne se contente, pour analyser ce qui relève du narrateur dans le récit stendhalien, de la notion d’" intrusion d’auteur " ; or, cette notion importante inventée par G. Blin tend à unifier, à rigidifier l’origine de l’énonciation en la ramenant à une personne, à une " personnalité ", celle de Henri Beyle. Elle ne permet donc pas de rendre compte des incertitudes de l’énonciation, et elle n’est pas non plus satisfaisante si l’on s’intéresse à leur effet sur le lecteur non initié, non " beyliste ", qui, s’il ne connaît pas H. Beyle, a tout de même accès au narrateur, cette instance fictive, reconstituée, qui se laisse entrevoir entre deux incohérences dans le récit.
Tout ceci m’a conduite à adopter une perspective narratologique pour étudier l’œuvre fictionnelle de Stendhal. Mon but est de décrire le fonctionnement de la narration stendhalienne, de mettre au jour, éventuellement, des règles de fonctionnement, ou plutôt des constantes, en essayant d’inclure dans cette description les perturbations touchant l’énonciation. Je cherche à cerner l’énonciation stendhalienne, sans prétendre dévoiler des phénomènes dont Stendhal aurait eu conscience…
J’utiliserai pour ce faire les catégories mises en place par la narratologie " canonique " ; il est fort probable cependant que les textes excèderont et déborderont ponctuellement ces catégories. Je voudrais que ces débordements, au lieu de m’amener à récuser la pertinence de la narratologie pour rendre compte du récit stendhalien, comme c’est souvent le cas dans la critique stendhalienne, m’aident au contraire à enrichir et à complexifier les catégories narratologiques lorsqu’elles s’avèreront insuffisantes pour rendre compte du récit stendhalien. J’ambitionne donc d’adopter un mouvement de va-et-vient entre l’analyse textuelle et l’élaboration théorique (l’une et l’autre se nourrissant mutuellement), mouvement propre à la constitution des catégories poéticiennes.
L’étude narratologique tentera en particulier de cerner le problème central qu’est l’hétérogénéité de l’énonciation, hétérogénéité que l’on retrouve à plusieurs niveaux :
– ponctuellement, la fonction narrative est prise en charge par des instances autres que le narrateur : un personnage, ou le paratexte, donne des informations non confirmées par le récit du narrateur, constituant ainsi un " relais " narratif remarquable ;
– la figure du narrateur n’est pas uniforme au sein d’un même récit : le type de discours qu’il tient dans les " intrusions d’auteur " lui donne des ethos variés (historien, géographe, psychologue, etc.) ; l’instance narrative connaît également des métamorphoses remarquables dans la plupart des récits : dans presque tous les incipits, le narrateur prend figure humaine et paraît avoir un statut de personnage – narrateur homodiégétique –, soit dans la préface comme dans Armance, soit dans les premières pages comme dans Le Rouge et le Noir, pour ensuite devenir un narrateur anonyme (hétérodiégétique).
– l’hétérogénéité énonciative est également omniprésente sur le plan stylistique (on retrouve ici la notion bakhtinienne de polyphonie). On étudiera les occurrences bizarres au sein du récit du narrateur de discours typiques, de véritables " styles ", propres à des personnages ou à des genres littéraires codés (par exemple, dans Le Rouge et le Noir : le " style de roman ", le style des dévots, etc.).
La question de l’énonciation met aussi en lumière l’existence d’une véritable dialectique distance / proximité dans le récit stendhalien (entre le narrateur et le personnage, entre le personnage et le lecteur, entre le narrateur et le lecteur), dialectique qu’on envisagera sous deux aspects :
– on tentera de définir la nature précise de la focalisation interne (" restriction de champ " pour G.Blin) à l’œuvre dans le récit stendhalien, en particulier en s’interrogeant sur les rapports qu’elle entretient avec le narrateur : présence du narrateur et focalisation interne sont-elles exclusives l’une de l’autre ? Peut-on envisager leur coexistence ? Selon quelles modalités ?
– on voudrait mettre en place la notion de degré de présence du narrateur : celui-ci est plus ou moins présent, plus ou moins perceptible, audible par le lecteur, ce qui provoque des conséquences importantes sur la lecture et l’investissement fictionnel.
On le voit, les questions posées par le fonctionnement de l’énonciation stendhalienne entraînent pour la plupart une interrogation sur son effet sur le lecteur. C’est pour cette raison que l’étude de la lecture sera le deuxième axe de ma thèse. Je voudrais en effet lier la description narratologique et l’analyse du fonctionnement de la lecture, en dégageant l’influence, l’effet des structures narratives sur le lecteur. Il ne s’agit pas d’une étude de réception, mais bien d’une étude des effets : comment les structures narratives contraignent, ou du moins programment, orientent, la lecture ?
Pour surmonter les infinies difficultés méthodologiques qu’on rencontre en étudiant la lecture, je ne chercherai pas à étudier les lectures réelles, par définition insaisissables ; en revanche, je m’appuierai sur les grands modes de lecture définis par les recherches sur la lecture fictionnelle. Ainsi l’opposition entre la lecture participative (lecture d’identification, d’illusion référentielle, au premier degré) et la lecture distanciée (lecture réflexive, " intelligente ", au second degré) me paraît très efficace pour rendre compte des contraintes par lesquelles le récit stendhalien cherche à orienter son lecteur.
C’est dans cette perspective qu’on étudiera par exemple le rôle des interventions du narrateur. Quel(s) effet(s) ont-elles sur la lecture fictionnelle ? Il faudra comprendre ici la dialectique entre effet de réel et effet de fiction, dialectique produite par les interventions explicites du narrateur (et plus généralement par tout ce qui relève de sa présence). On peut intuitivement considérer qu’elles exhibent l’arbitraire du récit en rompant l’illusion référentielle. Mais dans la mesure où les œuvres de Stendhal donnent lieu à une lecture participative, et pas seulement à une lecture distanciée, il faut s’interroger sur la fonction de ces interventions, qui ne peut pas être univoque, mais qui joue probablement un autre rôle dans la lecture, avec un autre type d’efficacité. J’examinerai en particulier ici les références littéraires introduites par le narrateur (allusions, réflexions métanarratives, etc.) dont la fonction dans le contrat de fiction est encore plus problématique.
J’ai donc, on le voit, très peu de conclusions à livrer ici ; ce suspens sera, je l’espère, provisoire, et je souhaite pouvoir apporter quelques réponses à tout ceci. Mais cet exercice de problématisation, dont je rends compte ici, a été en lui-même très riche, dans la mesure où la découverte permanente des nouvelles questions posées par l’instance narrative n’a cessé de confirmer la pertinence de l’étude de cette séduisante mais insaisissable figure du narrateur stendhalien.